A quoi on joue ?

Paris, 17 décembre 2015
18h58, avenue Parmentier, il fait nuit, encore 5 jours avant le solstice d’hiver. En attendant les nuits grignotent plusieurs minutes de lumière par jour et je continue moi, à espérer.
Vingt minutes d’avance à cause de la place de parking trouvée très vite. Trop vite ?
Il y a peu, il fallait faire plusieurs fois le tour du quartier avant de trouver de se garer mais aujourd’hui, tout est plus fluide. Ca roule. L’air seulement devient irrespirable. Je traverse l’avenue, cherche le numéro 18 et tombe sur une vitrine couverte de slogans, une petite enseigne, Tagaksim, XL Dimension Game. Sympa !
Aucun de mes partenaires en vue. C’est dommage.
Pas envie d’attendre seule.
Pas envie de penser.
Regards périphériques.
Rien ne bouge.
La vitrine du XL Dimension Game invite à l’aventure, parcours, énigmes, trouver la clé.
Je balaye encore une fois l’horizon, comme c’est étrange cette avenue presque déserte malgré la douceur de l’hiver. J’aimerais bien qu’ils soient un peu en avance eux aussi.
Derrière la vitre, un groupe de jeunes cadres en chemise se sourient comme après un treck, contents d’avoir partagé quelque chose d’exceptionnel. J’ai l’impression d’aller dans une fête foraine sans manège, ça m’intrigue, mais il ne faut pas que je reste trop longtemps seule ici, car je prends des risques.
1- Découvrir la surprise avant les autres, et ça, j’aimerais vraiment pas.
2- Commencer à me poser trop de questions, est ce que ça va me plaire, est ce que je vais comprendre, est-ce que j’ai vraiment envie de jouer ce soir, je ne serais pas mieux sous la couette avec mon amoureux, n’est il pas trop tôt pour ressortir le soir ?
3- Avancer la première clope de la journée, celle que je suis supposée fumer après, devant une bière ou un verre de vin.
4- Devenir une cible pour les fous furieux armés jusqu’aux dents qui parcourent les rues de la capitale dans des voitures chargées de munitions. Si la tête veut bien être là, le corps lui n’est pas prêt, il rase encore les murs, choisit sa place aux terrasses, évite les marchés les métros les bus.
Je suis en danger je ne peux pas rester là, plantée comme un I.
5- Mais si je m’éloigne trop longtemps je risque finalement d’être en retard et cette fois, ils ont vraiment insisté, 19h15 pétantes. Ils ont dû dire précises.
Alors je fais demi tour.
Au loin j’aperçois Louise avec sa petite silhouette aérienne, Eric arrive aussi, l’oeil enjoué, puis Julianne vêtue de bleu et enfin Bastien, léger, souriant. Nous sommes réunis, le nouveau club des 5, prêts pour la chasse au trésor, quand au moment d’entrer dans la salle de jeu, une voiture s’arrête, un homme cagoulé de noir ouvre la vitre. Noir.
Dans la salle de jeu
La femme qui nous accueille est assise devant un paravent. Elle nous regarde mais ne semble pas nous voir. Derrière elle des ombres défilent en silence, une musique asiatique recouvre les bruits de la ville. Vêtue d’une peau de serpent, la jeune femme a des cheveux noirs et lisses, des yeux un peu bridés, brillants comme des obsidiennes, une bouche trop rouge et qui ne sourit pas.
Notre sourire à nous en revanche ne risque rien, il semble s’être figé sur nos lèvres.
Dans un léger mouvement de tête elle nous invite à nous asseoir dans les larges canapés en cuir face à elle. Sur la table basse, cinq verres, une bouteille de whisky, une bouteille de vodka, une bouteille de gin, de l’armagnac, de la glace, tout semble destiné à nous faire voyager. La femme serpent nous fait signe de nous servir, elle me tend une cigarette, étonnée je la remercie, elle doit avoir 30 ans, son visage est taillé au scalpel, belle comme dans les dessins animés.
L’alcool fort nous tourne légèrement la tête, les ombres continuent de passer, on attend les consignes.
Après un temps d’observation discrète et réciproque, du même hochement de tête, sans un mot et sans un sourire, elle nous indique le petit escalier en colimaçon, très haut et très étroit, dont les marches sont légèrement inclinées, de sorte qu’en montant, nous avons tous la sensation de descendre. Je pense que tout à l’heure, quand nous redescendrons, nous aurons l’impression de monter mais une fois en haut, l’escalier a disparu.
Nos regards se cherchent, l’inquiétude nous gagne, Eric et Bastien se font rassurants. Tout va bien.
La femme serpent pousse une porte et c’est alors qu’elle ouvre la bouche. Sa voix est métallique, les mots sont scandés, comme hachés : « Vous avez seulement 5 jours pour trouver la sortie, bonne chance. » C’est un robot ? Seulement ? Cinq jours, j’avais pas prévu. Mes partenaires non plus visiblement. La nouvelle nous accable.
On entend un déclic, la porte s’ouvre et la femme sort en claquant la porte derrière elle.
5 jours. Et si nous ne trouvons pas ? On s’agite. On tâtonne. On cherche un interrupteur, une lampe de poche, un briquet ?
Plongés dans l’obscurité, une vague odeur de forêt nous parvient, bruit de l’eau, quelque chose de froid me frôle la main. Ne pas crier pour ne pas effrayer les copains. Est-ce un serpent ou le robot ? L’odeur se fait plus forte. On a du mal à respirer.
Mais quand l’un d’entre nous trouve enfin un interrupteur, tout se tait et nous découvrons une très grande pièce. Les murs sont tapissés d’horloges, des dizaines d’horloges indiquent des heures différentes, l’heure tourne, signe qu’ici le temps est compté.
Au centre de la pièce, un large canapé en cuir, une table basse, des alcools forts, un sceau à glace, cinq verres, ambiance tamisée. La femme serpent est assise confortablement et nous invite à prendre place avec elle et à nous servir un verre. Nous obéissons, buvons mais nos sourires nous ont quittés et l’alcool n’a pas de goût. «Vous avez perdu 4 jours et demi, dit-elle avec une pointe de compassion, ou est-ce seulement son léger accent asiatique qui adoucit le reproche ? Vous devez essayer de trouver la sortie du labyrinthe avant le solstice, sinon vous resterez là pour l’éternité, avec tous ceux qui ne l’ont pas trouvée.»
Déjà ? Impossible, nous venons juste d’arriver ! Donnez nous des indices… S’il vous plait !
Où sommes nous ?
Sommes nous encore vivants ?
Et cette voiture ? Ce gars dans cette voiture, c’était qui?
« Vous êtes sur la voie, continuez »
On entend un déclic, une porte s’ouvre la femme robot ou serpent disparaît.
Noir.
SA
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