Sixty minutes (2)

Soixante minutes. Marcus préfère ne pas y penser. Il connaît la règle depuis qu’on les a poussés à l’intérieur de cette église, les yeux bandés.

Rewind.

Des personnes inconnues leur donnent rendez-vous place des Abbesses.

– Soyez à l’heure. Précise.

Et ça raccroche. Laconique.

Chacun des cinq, maintenant à la recherche d’une issue, a reçu le même message, sans doute enregistré. La voix paraissait trafiquée : elle ressemblait à Simone, la femme de la SNCF, cette nana incroyable, capable de donner l’heure, le quai, la provenance et la destination des trains dans n’importe quelle gare de n’importe quelle contrée de France à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Un truc de ouf.

Nerveux, les cinq se sont retrouvés devant le manège pour enfants de la place.

Ça braille, ça cherche à attraper la queue du Mickey, ça hurle pour un caprice et c’est insupportable. Sans même prononcer un mot, ils traversent la rue pour se poster devant l’entrée de la grande église Saint Jean. De là, ils les verront arriver. Que sont-ils censés attendre ?

– Qu’est-ce qu’on attend ? Vous savez, vous ?

– Oh, une voiture, non ?

– Une voiture pour cinq ? Balaise !

– Une limousine, alors.

– Tu parles, ils vont nous trimballer dans une camionnette de travaux publics, au milieu de sacs de gravats et on ne retrouvera jamais nos corps parce qu’ils nous finiront à la chaux !

– Putain Guy, mais arrête là ! Tu me fous les jetons ! T’es vraiment con.

– Pardon, je voulais juste détendre…

– Bravo, c’est gagné, j’ai envie de taper sur quelqu’un.

Puis tout le monde se tait et regarde dans la même direction : un corbillard approche lentement, noir, vitres teintées.  Il s’arrête juste devant le petit stand du vendeur de bonbecs. Classe ! pense Vivienne.

– Vous ne croyez pas que c’est… ?

– Humm ça y r’ssemble…

Ils se regardent. Dans leurs yeux, ça n’est pas la joie qu’on peut lire. Non, ça n’est pas la colère non plus. Bon, on ne va pas faire toutes les émotions possibles : c’est la peur. Évidemment qu’ils trouillotent ! Rendez-vous anonyme plus voix de Simone plus corbillard égale pas bon, pas bon du tout. Vivienne allume une clope avec la fin de l’ancienne. Fumeuse en flux tendu, Vivienne, stakhanoviste de la malbac.

Guy tente de rassurer ses collègues :

– Attendez, ne flippez pas. C’est censé être un jeu, vous vous rappelez ? C’est le cadeau de fin d’année de la boîte, bordel. On va pas en enfer, là ! Nichet l’a bien dit quand ils nous a convoqués la semaine dernière : « cadeau de la société pour cette fin d’année ! Ca devrait vous amuser, c’est un team building qui fonctionne bien ». Vous vous rappelez ? Hein ?

– Oui, oui…

Ils acquiescent. Team building, mon cul.

On inspire, on bloque, on souffle. Encore une fois: inspire, bloque, souffle. Carmen utilise souvent cet exercice quand elle est proche de perdre les eaux, comme elle dit. Là, elle en est pas loin, mais bon, elle avance avec les autres. Lorsqu’ils sont à hauteur du van, la porte arrière s’ouvre. Ils se regardent. Gilles fait signe avec son menton : faut monter. A l’intérieur, deux rangées de trois fauteuils. Carmen calcule rapidement, oui c’est ça, ça fait bien six. On ne peut pas voir qui conduit : une vitre sans tain sépare l’habitacle du reste du véhicule. Sonia en profite pour s’attarder sur sa coiffure. Elle replace quelques mèches derrière ses oreilles. Carmen passe les doigts sous ses yeux. Elle tire sur la peau et souffle en voyant les cernes bleus immanquables. La crème reliftante Ducon ne fonctionne pas, c’est clair. Elle s’est bien fait avoir. Marcus surprend son image qui se ronge les ongles et il entend la voix de sa mère. Guy regarde ses collègues, il a mal à l’intestin et se gratte la cuisse. Quant à Vivienne, pas un mot depuis tout à l’heure. Elle regarde droit devant elle, c’est à dire qu’elle se regarde droit dans les yeux. Elle cherche à apercevoir un mouvement de l’autre côté de la glace, en vain. Comme on leur a bien indiqué que les portables devaient rester à la maison, elle ne peut même pas pianoter sur son mobile ultra intelligent et faire des snapchat des gueules de cons de ses collègues adorés.

Dehors, quelqu’un pousse la portière qui se referme dans un bruit sec. On entend un clic : protection enfants activée. Guy décoche mentalement la case numéro deux : impossible de sauter du corbillard en marche. Une musique s’élève dans le compartiment. Une musique sacrée, entre un chant grégorien et de l’électro pointue. Puis des voix. Les mots sont incompréhensibles, on dirait qu’ils sont chantés à l’envers. Carmen a des frissons.

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