Véronique

A 12 ans elle avait des boutons d’acné, des tâches rouges et blanches également réparties sur son visage trop pâle comme des champignons vénéneux.
Ses cheveux longs jaunes et drus, sa frange trop épaisse (mais qui ne parvenait cependant pas à cacher la broussaille des sourcils) bordaient un visage anguleux percé de petits yeux bleus, vifs, profonds. Un regard aigu, intelligent.
C’était mon amie, mon étrange amie. La plupart du temps, nous étions mortes de rire, mais quand elle riait, ses lèvres retroussées découvraient deux incisives cariées en leur jointure, comme si un rongeur caché au fond de la gorge était venu les grignoter.
Je le voyais, je m’en foutais, je voulais m’en foutre.
Pas elle.
Elle parlait de tout ça, la peau les dents les cheveux et ses parents pauvres avec ironie et désinvolture, les sourcils légèrement froncés, tout en laissant s’échapper la fumée entre les lèvres et les dents, en un long sifflement. On aurait dit une cheminée.
Elle fumait.
Personne n’osait rien dire, ni juger, ni se moquer, enfin je crois. Ses notes et ses dissertations ne le permettaient pas. Ses écrits, lus en classe à haute voix malgré toutes ses réticences, nous faisaient voyager dans des contrées lointaines, des mondes inconnus peuplés d’images et de poésie, et son humour, un humour jeté là, simple et sain déclenchait des rires sonores et spontanés, en tous cas le mien. Ses « rédactions » me faisaient rire aux éclats, et pleurer.
Et aussi les sublimes morceaux de violons avec lesquels elle luttait.
Et les mains de son père mutilées par les machines à découper le bois.
Et la voix éraillée de sa mère, les cris des enfants tristes de cette maison de banlieue toujours en chantier, toujours en travaux. Tout ça me faisait rire, à en pleurer.
A 13 ans l’acné a presque recouvert son visage, des sillons se sont creusés sur la peau et son écriture s’est inscrite elle aussi dans la profondeur. Je lisais ses poèmes tandis qu’elle riait toujours plus de mes blagues et de mes histoires.
A 14 ans son dentiste lui a proposé de lui arracher les dents. Toutes. Il a opté pour la solution radicale, un appareil, une sorte de sourire en plastique a remplacé l’ancien. Fini les souris. Pour la fumée ça ne changeait rien, elle continuait à siffler entre les dents du haut et la lèvre du bas, ses notes et ses poèmes ne cessaient de grimper, sa honte avec.
Nous n’en disions rien, on continuait à rire et à parler, avec nos amis, Giono, Hugo, Rimbaud, Franca, Rachid, Joao et à ne penser qu’à notre amitié, du moins je le croyais.
A 15 ans elle a rencontré son amoureux, tout aussi boutonneux, tout aussi brillant, les premiers de la classe, quand ils prenaient la parole nous nous taisions, même la prof semblait se recueillir, on écoutait, captivés, ensorcelés, fascinés par la justesse et la poésie qui s’échappait de leurs propos.
A 16 ans l’acné avait tant raviné sa peau de rides et de gros trous que son visage était comme crypté de hiéroglyphes. Une partition de plus en plus difficile à déchiffrer.
 » – Je vais faire une dermabrasion.
– Une quoi ??
– Une dermabrasion, ma dermato m’a conseillé ça, d’égaliser ma peau, de la raser comme on fait avec les cheveux.
– Mais t’es folle. Faut pas faire ça !
– T’inquiète, après elle sera lisse et douce comme celle de Blanche Neige. « 
Un mois après, je suis allée la voir dans la petite chambre du rez de chaussée de sa maison. Son visage était recouvert de bandages.

 » Ca a raté. L’opération a raté. Ce sera pire. Tu sais j’ai remarqué que tous les juifs portaient des lunettes. Tu ne portes pas de lunettes toi ? Tu devrais. Remarque t’as raison, c’est sans doute à cause de ça qu’on les a repérés. Les nazis étaient fous mais ils aimaient la musique, Wagner. T’auras pas peur si je joue Wagner là maintenant ? Ne crois pas que je te demande ça pour que tu mettes des lunettes. J’écris un mémoire sur un roi sans divertissement tu peux pas comprendre, mon père a violé les petites, enfin c’est ce qu’elles disent mais je ne les crois pas tu les crois toi ? moi je ne les crois pas, enfin si je les crois, je vais me jeter par la fenêtre, mais si je me rate en plus d’être défigurée je serai boiteuse tu parles d’une réussite Henri 4 j’irai pas que des bourges j’ai pas le niveau social j’entends allez va t’en je vais me suicider si tu restes tu vas me faire rigoler et je suis pas d’humeur.  »

Ils l’ont enfermée, droguée, abrutie par les neuroleptiques, je ne l’ai pas revue, elle n’a jamais voulu, je crois que moi non plus. Un jour j’ai appris qu’elle n’était plus. Morte sans doute de désespoir et de dégoût. Et je reste là moi, mutilée, abrutie moi aussi, comme si quelque chose s’était éteint, parti en fumée avec elle.
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