C’est trop con.

J’avais un an et demi et je ne me souviens pas de ta mort.
Sur cette photo sépia, tu as treize ans, c’est le jour de ta Barv-mitsvah. Je ne me souviens pas comment je me la suis procurée, elle est posée en haut sur ma bibliothèque.
Je ne te connais pas. Je t’imagine, je te respire, je porte ton nom.
David, mon grand-père, j’aimerais tant me souvenir des berceuses que tu me chantais, celles de ton pays où il fait si bon, si doux.
Je te ressemble, c’est pas moi qui le dit, c’est Denise. Elle m’a racontée votre rencontre dans la file du cinéma sur les champs élysées. Un nouveau souffle prenait vie, la guerre était finie, ce dimanche là, il passait un film avec Michelle Morgan.
– Grand, beau, une grande classe, il m’a demandée si il pouvait s’asseoir à côté de moi, j’ai répondu oui, j’étais certaine qu’il viendrait, les regards dans la file d’attente, c’était déjà de l’amour.
Ensuite, vous vous êtes promenés, vous avez mangé une glace, la tienne à la pistache est tombée par terre, Denise t’a proposé la sienne à la pêche et tu l’as embrassée. Début de l’histoire.
On m’a dit que tu étais un bon vivant, tu aimais la fête, tu aimais danser, chanter avec ta femme, tes trois fils et tes amis.
Tu n’as pas connu ton père, mort pendant la première guerre mondiale alors que tu étais dans le ventre de ta mère. Tu vois j’en connais des choses, plus que tu ne crois. Tu es arrivé à Paris en 45, tu étais jeune, la vie devant toi, tu découvrais une ville, un film, une femme. Tu venais d’obtenir ton diplôme d’instituteur.
J’ai toujours eu besoin de savoir d’où je venais, alors j’ai questionné. Ils aiment pas toujours les questions, ça dérange et puis il y a la pudeur famililale. Une chance, Denise était bavarde.
Cette fin d’après midi de juillet 76, deux flics ont sonné à la porte de chez vous.
– Madame, votre mari a eu un accident il y a une heure.
C’est trop con cette mort, tu n’avais pas encore soixante ans. A la gare de Maisons-alfort, ils t’ont retrouvé éparpillé en plusieurs morceaux. Il paraît que c’était la canicule, les portes du train étaient restées ouvertes.
Qu’est ce qui s’est passé? Tu es tombé ou tu t’es fait tomber?
Aujourd’hui je ne vais plus à Maisons-Alfort, Denise nous a quittés il y a cinq ans. Il reste une question que je n’ai jamais osé poser, de peur d’être trop indiscrète. Il paraît que les énigmes font partie de la vie.
Je viens de prendre mon billet d’avion pour Alger. Je pars demain matin.
AC
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