J’ai dit.

On faisait les courses pour le week-end au supermarché. A un moment, elle a dit, va faire la queue pour le fromage que je m’occupe de l’épicerie.
Je l’ai regardée, j’ai expiré avec bruit et j’ai tourné les talons direction le rayon fromages à la coupe. Glamour.
Bien entendu il y avait du monde qui faisait la queue.
En file, les uns derrière les autres.
Ils avaient tous la même position, les mains sur le caddie. Ca m’a frappé. J’ai dit c’est pas possible, il va falloir que j’attende un quart d’heure pour acheter du fromage alors que je déteste ça et que je ne sais même pas quoi choisir. Rien qu’à lire les mots en caractères gras sur les étiquettes que la demoiselle en combinaison rayée rose et blanc manipulait, j’ai senti mon estomac qui tanguait. Comme sur le bateau pour aller du port de Marseille à n’importe quelle île au large. Morbier, Brie de Meaux, Camembert au lait cru, Epoisses… J’ai du arrêter ma lecture, la tête me tournait. Je me suis assis sur des cageots qui traînaient là, j’ai tenté de ne pas vomir en me tenant la tête entre les mains et en fixant ce grain de raisin tombé sur le sol, oublié de tous. Soudain, j’ai vu une paire de chaussures hideuses noires avec un pompon rouge sur le dessus s’arrêter sous mon nez. Elle a dit, mais qu’est-ce que tu fais là, c’est pas possible d’être aussi mou et si peu autonome. J’ai levé la tête. Va te faire voir, j’ai répondu. Je déteste tes trucs qui puent, tu n’as qu’à les acheter toi-même. Et puis je me casse. J’ai éclaté. J’en peux plus de tes courses tous les samedis après-midi, tes ordres donnés sur un ton répugnant et tes godasses moches, dignes d’une collégienne ! Elle restait là, en face de moi, plantée comme un poireau, à me regarder fixement avec un petit sourire entendu. Bon, ça y est, elle a dit, monsieur a fini sa petite crise, on peut finir d’acheter ce qu’il faut pour le repas de ce soir ? Quel repas de ce soir, j’ai demandé. Et puis en le disant, je me suis souvenu. Sa mère, ma belle-mère, ce soir, soixante-dix ans, invités et petits fours. Tant bien que mal, je me suis redressé. J’ai regardé autour de moi. Suis-moi, elle a dit. Et elle a fait claquer ses talons en direction de la boucherie. Je ne sais pas pourquoi mais ce mot a provoqué chez moi un fou-rire. J’ai aperçu les caisses de l’autre côté du rayon surgelés et je me suis mis à marcher de plus en plus vite. J’ai dit fort pour que tout le monde entende, je vous emmerde avec vos produits pasteurisés, étiquetés, euthanasiés ! Pourquoi j’ai dit ce dernier mot, aucune idée.
Quand je suis arrivé sur le parking, j’ai fouillé mes poches à la recherche des clés de la bagnole. Je me suis rappelé que c’est elle qui les avait gardées.
J’ai hurlé.
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