L’écrivain

Je me souviens que c’était le printemps. Je me souviens du soleil encore blanc qui cherchait timidement à réchauffer les jardins, les rues, les gens et les maisons. La maison. Ma maison.

C’était le matin, tous les voisins étaient partis travailler.

Moi ? Moi non. Je restais chez moi. J’essayais d’écrire. Je dis bien essayais car en dépit des longues heures que je passais devant les feuilles étalées sur la table du salon, en dépit de mon désir de dire aux autres, de raconter au monde cette histoire qui me hantait, pas un mot ne s’était inscrit depuis plusieurs jours.

Je faisais face à la rue, assis au bord de la table et je rêvais.

Je désirais tellement dire, j’étais tant rempli par les personnages de mon récit que ma main restait en suspens, un stylo coincé entre le majeur, l’index et le pouce. Silence. Parfois un craquement, parfois un oiseau qui se posait sur la rambarde du parapet, mais souvent rien.

Je me souviens parfaitement de l’avoir vu : il était entré dans mon champ de vision par la gauche, un point de couleur mouvant. Arrivé juste en face de moi, de l’autre côté de la rue, il s’était installé. Il avait sorti de son sac des pinceaux. Je ne voyais de lui que ses jambes, le reste étant caché par la toile posée sur le chevalet. C’était étonnant, cette toile bipède, un animal inattendu dans une matinée qui avait jusque-là revêtu les teintes d’une journée ordinaire. Une de plus, une de moins, c’est selon de quel côté de la vie on se pose, n’est-ce pas ?

Oh ! Il n’était pas resté très longtemps, peut-être quelques heures, une journée à peine. Je me souviens que j’avais le sentiment d’être un voyeur : je voyais cet homme qui ne me voyait pas. Il peignait ma maison. Ma maison avec moi dedans. Mais le savait-il ?

Alors j’ai eu l’idée de sortir. J’ai ouvert la porte d’entrée qui donnait sur le petit balcon abrité et lentement je me suis avancé. Jusqu’à ce que la lumière du soleil vienne éclairer mon visage et ma main. J’ai fait un signe, comme un salut, une reconnaissance. M’a-t-il vu ?

Et elle, aujourd’hui, qui a posé son trépied au même endroit que lui, est-ce qu’elle me voit, debout derrière la fenêtre de la petite chambre sous les toits ? J’ai pourtant écarté le rideau, elle n’a pas pu rater ça. Elle aussi c’est un bipède. Ou un monstre au corps de femme et à la tête en appareil photo. Je reste un moment à l’observer parce qu’elle m’intrigue. Qui est-elle et pourquoi prend-elle autant de temps à faire un cliché ici, de ma maison ? Peut-être a-t-elle entendu parler de la légende ? S’ils savaient ! Oh non, ça n’est pas une légende. Tout au mieux un sacerdoce. Oui c’est moi, c’est encore moi, c’est toujours moi, je ne sais plus comment l’exprimer. Je me souviens du peintre et de mon inspiration manquante. Je me souviens aussi que sa présence, puis son départ, ont provoqué la naissance de ce roman que j’écris encore, ou toujours. C’est l’histoire d’un homme qui ne meurt pas. Il ne meurt pas tant qu’il écrit, tant qu’il rêve, tant qu’il pense à ses personnages. Il ne meurt pas, l’écrivain, il ne meurt pas.

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A propos de l'auteur :

a publié 21 articles aux ateliers de l'heure bleue.