Les brunes comptent.

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

J’étais assise au Blue Danube Coffee House, en terrasse. Clément St, un café sympa qui me rappelait d’où je venais, bien qu’au fil des mois je n’osais même plus m’autoriser à repenser à mon passé. Ce café, d’une manière secrète, me raccordait à ce que j’avais de plus cher depuis que je l’avais quitté. Je lisais le Vieil Homme et la Mer, la lumière était franche en ce début d’après-midi. Il fallait bien un avantage à se trouver de ce coin du globe, lorsque la brume ne l’emportait pas, le soleil pouvait réconforter le macadam. Mon linge tournait dans la laverie, à deux blocs de là.

Je lisais donc le vieil Homme et la Mer, je ne me souviens pas vraiment de l’histoire dans ses détails, mais je me souviens étrangement, nettement de la rue, de l’atmosphère, de ma position et je ressens encore ce livre entre mes mains. Ce livre, je l’avais acheté au Bookstore du coin, une librairie labyrinthique qui m’avait réanimée plus d’une fois. Je ne sais pourquoi, elle possédait un fonds de livres d’occasion, et au fond d’un couloir, où nul n’allait, j’ai découvert un mur de livres français. Au fil de mes vides, de la douleur de l’exil, de l’absence, de mon mal du pays, de ma solitude, de mon emprisonnement, de mon Alcatraz, je suis venue à un rythme effréné grignoter comme une petite souris cette pile nourricière.

La librairie se nommait Green Apple Books il me semble, enfin qu’importe, elle avait le goût de tous les terroirs du pays de mon ADN, elle détenait le plus beau trésor qu’un naufragé attend de la mer. Un livre, un livre, un livre…! J’avais lu et relu de grands écrivains, je me suis mise à imaginer le profil de l’ex-propriétaire de ces livres à qui la Apple Books quelque chose avait racheté le lot. Je me suis mise à rêver de sa vie au fil des lectures. Je me suis mise à respirer le papier, pour comprendre plus encore de lui. Il est devenu à juste titre mon seul ami dans ce pays. Il devait être mort pour avoir livré ses livres à l’agresseur. J’avais lu Sartre, d’où je venais, mais à l’âge que j’avais je n’en avais pas lu l’intégralité. Et bien là, j’ai tout lu et L’Enfer chez les Autres.

Ce jour là j’avais Le Vieil homme et la mer entre les mains. J’étais seule pour la première fois dans cette city, j’avais décliné le rendez-vous mensuel, la visite à mes beaux-parents à 8 heures de route d’ici. Dans ce coin du monde on parle en heures, et non en miles pour évaluer les distances. J’avais crée un petit tremblement de terre, ré-ouvert la faille de San Andréas, j’avais fait dérailler la machine qui roulait à vive allure vers une destination qui m’éloignait de mon centre.

Je lisais donc et puis la dernière page est arrivée, ma machine à laver devait tourner encore, j’avais le temps encore de rester un peu près du vieil homme. Réfléchir à sa bataille effrénée contre ou pour ? Je vous le disais, je ne sais plus très bien l’histoire, une histoire de lutte infernale avec un poisson énorme, une espèce de Graal, un truc que vous ne pouvez pas refuser, que vous ne pouvez pas lâcher…

Un peu comme avec cet homme que j’avais connu là-bas chez moi. Il était venu chez moi pour repartir ici et je suis reparti là avec lui. J’ai tout laissé, ma patrie, mes amies, même qu’Edith elle dit qu’il faut se teindre en blonde lorsque ça vous arrive, c’est pour dire. Et moi j’avais l’âme d’Edith, les chansons, je ne les écrivais pas, ni même je les chantais enfin rarement, non moi je les vivais à feu et surtout à sang. J’avais suivi cet homme, de la trempe de ceux qui avaient sauvé mon pays enfin, ça c’était le film que se faisait mon père normand. Voilà: j’étais allée là où pas un péquin de chez moi ne m’a dit de ne pas aller.

L’Amérique en blonde, sans gauloise au bec, pas même la Green Card, je faisais des ménages en clandestine, aucune trace sur mon passage. Dès les premiers jours, une peur bleue dans le ventre, de mourir dans cette foutue ville de toute beauté, San Francisco. Une peur bleue, pas comme cette foutue maison que je chantais avec ma sœur à la guitare. Une peur irraisonnée de laisser mon corps ici au beau milieu de l’Atlantique.

Là j’ai vu l’homme qui n’était plus trop le même depuis qu’il était dans son camp. Je l’aimais toujours, oui, c’est bien pour cela que j’écris là aujourd’hui, oui sinon, il n’y aurait pas d’histoire (et sacrément triste). Oui je l’aimais toujours. Mais en le voyant, enfin en le reconnaissant sur le trottoir, sa silhouette à contre-jour, j’ai décidé … Il s’est assis, et sans même entendre sa voix, je lui ai dit  « demain je pars. » Nous avons couru partout pour trouver la plus grande valise, nous avons ensuite pleuré toute la nuit. Au petit jour je décollais, 12 heures plus tard, je me suis surprise à connaître les paroles de Douce France.

Pour en revenir au livre, je ne me souviens pas de son histoire mais je me souviens que le vieil homme, il a bien dû me dire quelque chose avec son poisson tout bouffé et sa main toute abimée.

Je suis revenue à Paris. Depuis, chaque matin à Montmartre, j’entends chanter Edith, je suis de nouveau brune et ça, Ça compte pas pour des prunes !

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