cadavre exquis

Nous avons organisé, pendant 7 semaines, un cadavre exquis sur le site Montmartre addict

En voici le résultat:

Alors qu’elle n’avait pas encore dégluti, elle vit sa main se précipiter sur la coupelle remplie à ras bords. Machinalement, elle glissa l’ongle manucuré rose dans l’interstice de la coque. Celle-ci s’ouvrit dans un bruit sec et rapide, libérant la pistache que les doigts capturèrent et lancèrent sur la langue. Pendant qu’elle mâchait, elle regardait Bruno qui lui parlait.

– Alors là je lui dis tu vois, ça c’est une porte en mâchefer. C’est un brouilleur de téléphones portables incroyable, le mâchefer !

Elle ? Elle mâchonnait. Comme il arrêta de parler en la regardant, elle comprit qu’elle devait dire quelque chose.

– Ah ouais ?

– Voilà ! Exactement, c’est ce qu’elle m’a répondu. Elle m’a dit mais le mâchefer, c’est fait en quoi ?

– Ah oui, c’est vrai ça, c’est fait en quoi ?

– Exactement. Je lui ai répondu bah tu vois le mâchefer, c’est un mélange de fer et…

– Et de mâche ?

Bruno n’avait donc plus de doutes. La fille la plus jolie de la soirée était aussi la plus idiote, accro aux pistaches, au risque de casser ses beaux ongles roses.

Que faire ? Bruno n’osa pas répondre à la question et chercha rapidement sur quoi embrayer.

« Oui, comment le saviez-vous ?! La mâche est effectivement riche en fer et l’alliage, l’alliance devrais-je dire, entre le métal et le végétal renforce l’équilibre structurel global de la pièce par précipitation chimique des gaz en suspension contenus dans les feuilles, c’est passionnant non ? »

« Connard va ! » Mademoiselle Pistache tourna les talons dans un soupir bruyant. Bruno fêta sa victoire quelque peu honteuse avec un triple Jack Daniels : il devenait urgent d’initier le processus d’oubli de cette rencontre vernis.

Tout ça c’était à cause de Charlotte, son ex. Elle l’avait appelé au boulot dans l’après-midi « viens ce soir, y’aura quelques nazes mais aussi des bons cocktails. C’est l’anniversaire de la sœur d’une amie. » Ca ou un énième film d’Almodovar, Bruno s’était laissé tenté par cette soirée d’anniversaire d’une inconnue. Délaissant son verre vide pour tenter une opération de sociabilisation molle, il aperçut Charlotte qui lui intimait de la rejoindre dans un geste du bras que Bruno jugea désagréablement masculin ; installée au bout du bar Charlotte semblait en conversation avec une jeune femme au dos très droit et très nu. Bruno longea le bar avec difficulté et, s’approchant de ce dos offert, il se figea face à cette lune dépressive tatouée sur l’omoplate gauche. Bruno utilisait cette lune si reconnaissable dans toutes les bandes dessinées qui avaient fait son succès ces dernières années : c’était sa signature.

Charlotte insista encore, cette fois avec un hochement de tête et à cet instant la lumière de la pièce s’éteignit, les invités chantèrent joyeux anniversaire, la jeune femme à l’omoplate lune se retourna, tous l’entourèrent et c’est mademoiselle pistache qui apporta un fraisier avec 37 bougies. La fille lune sourit, sembla émue par les regards affectueux, Bruno l’a reconnue tout de suite. Il pensa au piège, au complot. Les bougies éclairaient encore la pièce, elle prenait son temps pour souffler sa nouvelle année. Bruno profita du mouvement de foule pour se diriger vers la sortie, tous applaudirent, et se mirent à danser sur Aretha Franklin, il était soudain pris par le mouvement, il essaya de retrouver la sortie dans cet immense appartement parisien, il ne voulait pas la voir, ni lui parler.

Nadège, il ne manquait plus que cela.

Il était obligé de passer par le petit salon pour récupérer son blouson et ses clés de voiture. Tout ça à cause de Charlotte. Décidément cette fille était toxique sur tous les plans. Charlotte copine avec Nadège, cela paraissait improbable et puis cette lune tatouée sur sa peau à elle, c’était trop. Il avait encore besoin d’un jack Daniels. Mais rester était dangereux, il risquait de la croiser. Il s’en servit un triple et alla s’isoler sur le balcon, il voulait partir car il avait peur, mais quelque chose qu’il ne s’expliqua pas lui disait de rester. Elle était toujours blonde, les cheveux toujours aussi longs, la peau toujours aussi laiteuse, et toujours le grain de beauté sur la joue gauche et la cicatrice au menton, elle n’avait pas changé.

– Tiens revoilà le connard ! tu veux une pistache ? Qu’est-ce que tu fais là tout seul sur le balcon ?

Revoilà la plus idiote de la soirée et de plus complètement ivre, elle ne pouvait donc pas se passer de lui, elle le cherchait et elle finirait par le trouver sérieusement, si elle continuait sa connerie, alors, il crut plus sage de la fermer, de continuer à fumer sa clope et de finir son verre.

     – Ah te voilà Bruno, je te cherche depuis toute à l’heure, allez viens, on va boire un verre et je vais te présenter, on a été interrompu par le gâteau, elle est très sympa, tu vas voir…

Docile, un peu dégoûté, il la suivit dans la foule qui commençait à s’exciter. Parce qu’il préférait s’éloigner de la blonde (on ne sait jamais, avec l’alcool, il devenait parfois agressif, il valait mieux être prudent), et parce que le Jack Daniels commençait à limiter sérieusement sa capacité à dire non (à moins qu’elle ne l’exacerbe trop, ce qu’il préférait éviter).

Nadège, merde, elle va me présenter Nadège, et je vais avoir l’air d’un con ! Non, c’est pas possible ! Tout en suivant douloureusement Charlotte qui fendait la foule, il essayait de trouver une solution pour éviter cette situation scabreuse. La lune se rapprochait dangereusement. Il prit Charlotte par l’épaule et lui glissa dans l’oreille :

– Viens, on va d’abord passer par le bar ! accompagnant son message d’un mouvement impératif de la main, qui ne laissait aucune échappatoire à l’épaule de Charlotte.

Triple Jack Daniels. Son troisième. Il se sentait de mieux en mieux. Prêt à conquérir le monde, presque. Enfin, presque… parce qu’il n’était pas très sûr que le monde se laisserait conquérir si facilement. En tous cas, les choses se simplifiaient. Nadège, il lui dirait… bon, il ne savait pas trop ce qu’il lui dirait, il verrait bien sur le moment, mais en tous cas il le lui dirait, et il savait que ce serait bien. La pistache, pareil. Il n’allait quand même pas se laisser emmerder par cette pétasse.

Il posa un baiser gourmand sur le cou de Charlotte, qui lui jeta un regard ébahi.

Bruno se cachait derrière la crinière bouclée de Charlotte, dans son cou, même.
Il avait trop peur de croiser le regard de Nadège. Et pour cause….
Il lui avait dit mot pour mot, il y a pile deux semaines, qu’il quittait la France le lendemain pour aller s’installer définitivement en Afrique du Sud.
Il n’avait jamais imaginé qu’ il serait invité à son anniversaire, aujourd’hui, par l’intermédiaire de Charlotte.

Les femmes sont parfois naïves et les hommes lâches.

Bruno avait préféré mentir à Nadège, plutôt que lui dire qu’il ne voulait pas s’engager, qu’il n’imaginait pas du tout sa vie définitivement avec une seule personne.

Nadège rêvait d’avoir un enfant.

Bruno, non.

La jeune femme l’avait dans la peau. Elle s’était fait tatouer une lune sur l’épaule. La marque de Fabrique de Bruno.

– Charlotte c’est quoi ce sourire ?

– Quel sourire ?

– Ce sourire là !!

– Ben ça me fait rire, ton état proche du coma éthylique, t’adores cet état proche de l’ohio, non ?

– Ce n’est pas pour ça que tu rigoles ?

– Ah oui ?

– Non tu te marres parce que tu tiens ta revanche et ça t’amuse!

– Ma revanche?! Quelle revanche ?

– Ta revanche, je te dis.

– Laquelle ?

– Ta revanche contre moi ?

– Je t’en voudrais tant que ça?

– Oui, et vu ce plat que tu me fais manger très froid, il y a bien longtemps que tu l’affutes, ce couteau…

– Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

– Cette fille a qui j’ai raconté le même bobard qu’à toi, il y a dix ans

– Neuf !

– Voilà, on y est : neuf ans que tu comptes, que tu soupèses, que tu m’espionnes…Nadège, ce n’est pas une amie à toi, tu l’as faite glisser dans ton répertoire à la seconde où tu m’as vu glisser dans son lit! Pas vrai ? Tu cherches quoi ? Tu veux m’humilier ? L’humilier ? T’humilier ? Parce que tu crois quand même pas que tu vas t’en sortir avec toute cette merde que tu jettes à la gueule des autres, si?

– C’est toi qui parles de merde ? Toi qui joue la sérénade et qui se barre un bon matin, toi qui mens qui te mens et qui ne semble pas comprendre que tu nous humilies deux fois, la première en nous faisant perdre la confiance et la deuxième en pensant que nous sommes pas capables de supporter la vérité.

– Quelle vérité ?

– Que nous couchons avec un petit garçon qui se débat pour ne pas se croiser, se rencontrer et surtout pour ne pas rencontrer l’autre, cet autre, ce féminin, fragile, indomptable, sérieux car folle d’amour…

– Tu m’aimes encore.

– Evidemment, hélas.

Bruno resta scotché sur le balcon. La nuit était claire et fraiche. Il pensa à toutes ces nuques caressées, aux chevilles et aux épaules abandonnées, aux ventres délaissés. Sa petite lune dépressive, signature de jeunesse, stigmate de ses errances, était peut-être tatouée dans les chairs de tout un troupeau, un petit troupeau marqué du sceau de ses doutes. Les sons de l’électro se firent magnétiques. Charlotte dansait dans la lumière blafarde, des couples hypnotisés se tenaient enlacés et Nadège était toujours assise sur son haut tabouret. Bruno traversa la pièce les tempes battantes au rythme des basses. Il avança vers le dos lisse et droit qui portait sa marque. Il aurait eu envie de prendre un feutre ou un bic, mais du bout des doigts, il dessina un soleil sur l’autre omoplate. Nadège se retourna. Des nuages de surprise, de désarroi, de peine et de joie traversèrent le bleu ciel de ses yeux. Elle sourit, et lança, espiègle  :

– Salut.

– Salut.

– Tu es là ?

– Non je suis en Afrique.

– Et c’est bien ? C’est beau l’Afrique?

– Oui.

– Tu es heureux ?

– Ouais.

– Et tu reviens quand ?

– Je ne reviens pas. Il fait bon vivre au soleil.

Dans le silence immaculé de cette nuit d’hiver, Bruno laissa des traces grises sur le blanc feutré de la première neige. Ainsi, Nadège saurait le retrouver.

 

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