Au mot près (2/3)

Le premier truc, la première petite chose, la petite lumière étincelle, j’y vais. Mes pieds freinent déjà, j’entends le bruit du caoutchouc, la fumée s’échappe, je suis au fond de la piscine, mon corps s’étire, je craque une allumette, j’y vais. La sorcière du quartier de l’horloge loge dans ses habits gris, elle guette, elle me guette, j’y vois ce que je veux, j’y vois son œil rectangulaire et sa bouche tartinée. Droit de passage. Droit de visite. Droit tiens-toi droit. Les cheveux encore mouillés et la peau fripée, j’étais bien dans la bleue parisienne mais j’ai rendez-vous. Dans ma poche, ma minuscule épée, je vais passer, il faut qu’elle me laisse aller de l’autre côté. Les voitures démarrent au feu rouge, Elise ne bouge plus. Elle regarde à droite et à gauche, son regard disparait…

Elle doit prendre une décision, elle le sait il va falloir décider…

Depuis sept ans, elle doit la prendre cette décision, depuis sept ans, elle vit sans amour auprès d’un homme qui l’aime. Depuis sept ans à ce feu, alors qu’elle attend que le petit bonhomme passe au vert, elle sait qu’elle a le temps de la prendre, cette décision. Il lui suffit de quelques secondes pour que sa vie change, pour que sa vie s’ouvre, se déploie. Le petit bonhomme passe au vert et depuis sept ans, elle traverse…

Aujourd’hui, Elise ne traverse pas, elle tourne la tête en direction des voitures, elle les regarde, puis son regard disparait, le bonhomme passe au rouge. Il n’y a plus de rouge, de vert, de voiture, de corps, de demain, il n’y a qu’un bonhomme qu’il faut absolument faire disparaitre et qui n’en finit pas d’être là. Elle ne bouge plus Elise, les passants râlent, la bouscule, bonjour Paris, bonjour Tristesse, ici la capitale de marche ou crève, Elise va crever, là, c’est un risque et elle va le prendre ce risque. Elle ne va plus bouger, il va y avoir cinq millions de bonhommes rouges et verts entre elle et le sien. Le sien finira par disparaitre ou bien on viendra la chercher, oui c’est ça, ils viendront les bonhommes blancs ou rouges. Ils viendront, elle restera raide comme un bout de bois. Oui c’est ça elle fera la branche, une branche qui sera dérangeante. On fera cas de son bois. Il viendra la regarder à travers une lucarne, un voyant rouge clignotera au-dessus de la chambre. Une chambre interdite au visiteur. Elle ne regardera de l’autre côté du miroir. Il ne la reconnaitra pas. Peut-être son bonhomme, il ne reviendra pas de sitôt. Et un jour il disparaitra pour de bon.

C’est tout bon ! Il m’a dit. Tu tournes à gauche. Tu trouveras un petit chemin qui serpente dans la montagne. La maison de ma mère est la deuxième que tu rencontreras. Celle avec des volets bleus et une glycine en fleurs. Tu peux y rester le temps que tu voudras. Au moins jusqu’aux premières chutes de neige. Si tu descends au village, en contrebas, tu trouveras une petite épicerie, un café où se réunissent les papés du village. Tu verras, ils sont charmants et bienveillants.

C’est tout bon ! Il répétait toujours cette phrase, mon ami Pierre

Comme si la vie était toujours toute simple pour lui.

C’est tout bon ! Pourquoi se compliquer la vie ?

Je venais tout juste de pousser la porte d’entrée. Une odeur de moisi me sauta à la gorge. Un chat dormait en boule sur un des fauteuils du salon.

(texte collectif Aurore C, Mary et Isabelle)

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