Vive

L’impact des gouttes sur le métal résonne dans ma tête. Je cherche à comprendre avec cet indice,  cet élément sonore, ce que je vais devenir dans les prochaines minutes.

Il y a d’autres indices comme cet objet long, rond, sous mon dos à la naissance de ma fesse gauche et mon bandeau qui sent un léger parfum de lessive. Ce parfum m’encourage, il y a quelque chose de raisonnable dans la lessive quelque chose qui vous rappelle que nous avons eu une mère, un être qui nous veut du bien. Cependant je ressens une angoisse quand à la nature des liens dans mon dos. Ils sont fins serrés et coupants.

Et puis ce lieu clos, minuscule où se répand trop vite mon odeur de peur. Elle n’a jamais été si acide. Elle n’est presque pas de moi. Elle vient de cette bête instinctive qui sent que le moment est venu de jouer la dernière ligne droite dans la savane.

Je tente de comprendre ce qui s’est passé et de reprendre corps avec l’avant. Avant ce coffre de voiture où je suis séquestrée. Avant, avant… Rien ne revient.

Mais si, je n’ai pas oublié que je prends le RER chaque matin pour un lieu qui ne me dit plus rien et je me souviens que je suis souvent très réveillée à l’heure de me coucher. Je me souviens aussi que mes enfants dorment dans deux chambres séparées et qu’ils s’endorment avant que la porte d’entrée claque ! Elle claque tard. Trop tard pour essayer de rafistoler le tricot qui s’effiloche, les mailles qui foutent le camp. Et chaque soir, je suis réveillée et je me souviens de mon désir qui monte dans la salle de bain. Lorsque je regarde mon fard, mon Kohl, mes vernis qui prennent la poussière. Ça me réveille, chaque soir un peu plus. Chaque soir, je cherche dans le miroir à me souvenir du rire sur mon visage lorsque maquillée et apprêtée, j’éteignais la lumière pour sillonner les rues de Paris.

La vitesse des gouttes augmente ! La voiture est garée en pente. Ma tête en contre-bas.

 Comme lorsque enfant mon frère me soulevait mes jambes pour me pendre par les pieds. Je vais le rejoindre peut-être… Non ! C’est con ! Je n’ai jamais pensé qu’une fois mort on rejoint qui que ce soit… A quoi bon recommencer les mêmes conneries là-haut avec les mêmes numéros. Non tu es bel est bien parti, trop vite oui et depuis je t’invente encore. Je te retrouve à mes côtés dans le métro, à la piscine, me parlant de je ne sais où…

Que me dirais-tu maintenant ? Que me dirais-tu ? De ton vivant je n’aurais pas pensé à t’appeler de cette galère mais depuis que tu es parti, tu jouis d’une certaine aura d’omniprésence, d’homme à tout faire, à tout penser, à tout savoir…

– Alors si tu as une idée n’hésite pas ?

Je t’entends me dire :

– Tu t’es fourrée dans un sale pétrin, comment t’as fait ton compte ?

Voilà ces questions qui me mènent à rien. Bon ! Je vais rester seule dans ce putain de coffre avec mes liens et mes gouttes qui commencent sérieusement à me taper sur le système.

Je n’entends aucun bruit et je ne vois aucune lumière. Je suis bien caché au fond de nul part dans un lieu si désert que je vais mourir dans le dénuement le plus total. Aucune lutte, aucun barouf. Silence ça goutte !!

Maintenant, je me souviens de la porte qui claque un peu plus tôt que d’habitude. Les enfants dormaient… Non ! Ils étaient chez ma belle sœur. Tu as passé tes mains dans tes cheveux, tu étais gêné de me voir habillée dans la robe que tu m’avais offerte celle que je ne mets jamais…Tu étais gêné… Je ne sais plus pourquoi j’ai claqué la porte. Cette fois, c’était mon tour de la claquer à ma manière cette porte !  Le voisin du dessous a gueulé… Je lui ai crié :

– Je t’emmerde !

J’ai vu l’œil des judas s’obscurcir à chaque palier. C’était bon d’entendre à nouveau courir mes talons sur des marches d’escaliers et de sentir s’éloigner ces 20 dernières années. De laisser mes grossesses, mon mariage, les diners et la tête de toute la famille dans l’album photo.

J’entends un bruit qui vient de devant, une porte de garage automatique qui s’ouvre… Des bruits d’outils…Quelqu’un cherche, c’est marrant enfin si je puis dire, je sens que je vais mourir.  Je ne crie pas, je ne chouine pas…

 Ah ! Je me souviens de ma dernière nuit, j’ai crié au dessus de la Seine mon désir ardent de changer de vie et d’attendre le premier bac à sable et sauter dans  la même péniche que les Amants du Pont Neuf !

Il y avait aussi un homme charmant, mi clochard, mi élégant avec une Veuve Clicquot, nous avons toasté à La Conciergerie !

Tiens l’homme a trouvé ce qu’il cherchait. J’entends un bruit, le bruit d’un briquet, maintenant un bruit de flamme forte et puis l’embrasement…

Comme lorsque l’homme m’a fait basculer dans le néant.

Je vais mourir vive !!

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