Lorsque Baodbil

Lorsque Baodbil, dernier roi de Grenade, fut obligé d’abandonner le royaume de ses pères, il s’arrêta au sommet du Mont Padul. L’air était chargé du fumet des amandiers et de la poussière du Sud. Il regarda au loin et aperçut les dentelles d’Alfacar, jupons de sa mère. A ses pieds se dressait son œuvre inachevée, le tombeau sans dépouille. Il se tourna alors vers Abu Ali, son conseiller de toujours, son frère :
« La première fois que je suis entré dans cette grotte je me suis immédiatement senti chez moi. Tu comprends ? »
Abu Ali hocha la tête.
« Abu, la route sera longue, défoncée, meurtrie. Les pauses seront fréquentes pour laisser reposer nos lombaires malmenées et reprendre notre souffle. »
Abu Ali savait que l’émotion du roi désormais déchu divisait ses entrailles bien nées.
Il s’approcha du roi et commença à psalmodier :
« Ne crois pas que ton chemin soit tracé dans ce désert des oubliés. Tu cherches la porte de ton avenir. Elle n’est pas plus là que dans tes rêves. Elle se dessine dans tes pas lourds et décidés, loin de tous ceux qui te ressemblent et partent sans dire un mot.
Dirige toi vers la grotte. Marche vers la survivante. Vers ce lieu qui tait la peur du réveil des maures. »
 Baodbil s’agenouilla et, dans un geste doux et précis, ordonna à Abu Ali de l’imiter.
 « Abu, j’aimerais que tu pries avec moi. Pour les âmes perdues que nous laissons dans la poussière de nos pas. Pour les collines désertes que nous ne planterons plus. J’aimerais que tu pries pour me pardonner. »

La grotte

Je me souviens que tu voulais que je soulève ta robe jaune. La musique s’était tue dans cette petite ville de la page 3. Tu fantasmais sur mon poireau adolescent sans oser te l’avouer. Et moi, je préférais ta sœur jumelle, Edith. Parce que toi, t’es folle. Tu aimes le cyclisme et Marco Pantani. On peut pas aimer un maillot rose, c’est louche. T’es qu’une connasse de merde, perdue dans le labyrinthe de tes cicatrices. Jamais tu m’emmèneras dans la grotte sale par laquelle ta maman t’a vomie. Je me souviens d’une grande chaleur la première fois que je t’ai vue avec ta robe jaune. Je me déteste. Je me déteste parce que je t’aime.

Galerie W.

Igor s’extrait de la bouche de métro la plus sordide de Paris. Les odeurs mêlées de pisse fraiche, de poussière de frein, de couverture sales et de shit lui ont collé une nausée dont il sera difficile de se défaire. Maude l’attend à la surface.
– T’en fais une tête !
– Si tu veux, redescends avec moi dans les intestins de Paris et on parlera de ta tête après.
– T’as qu’à faire du vélo. Allez viens, on va être en retard.
Marcus fume sa Vogue verte sur le perron de la Galerie W. Costume 3 pièces, barbe de 3 jours, Stan Smith légèrement usées mais pas trop. D’après Maude, Marcus dirige une boite de conseil en stratégie produits. D’après Igor, Marcus est un connard psychotique.
– Maude, tu es superbe ! Comme je suis touché que vous soyez venus à la soirée de lancement de notre nouvelle gamme !
Igor, évitant soigneusement la main de Marcus en instance d’atterrissage sur son épaule, réplique :
– Et tu lances quoi ? Une gamme de rayeuses de parquets ? »
Maude plante son coude entre la 5ème et la 6ème côte d’Igor et s’approche de Marcus.
– Marcus, ne fais pas attention, Igor vient d’être agressé dans le métro par une couverture et un papier sale.
Igor s’engouffre dans la galerie d’art contemporain privatisée pour l’occasion. Ca sent le champagne, le fond de teint et l’anglicisme. Maude est attirée par Marcus pense Igor. Au fond du hall d’entrée, le « W/elcome Desk ». Trois jeunes femmes légèrement maquillées, portant haut la queue de cheval et bas le front, accueillent Igor d’un « Hi Sir, pouvons-nous voir votre carton d’invitation ? ». Probablement trois étudiantes en droit ou en commerce international qui savent que pour se faire 200 balles nets d’impôt, le comptoir de bienvenue est assurément plus sécurisé qu’un J7 stationné en double-file au bois de Vincennes. Même si, observe Igor, un pervers cravaté se cache derrière chaque flute IKEA dans ce temple du mauvais goût institutionnalisé.

Tournesol d’Istanbul

Byzance, Constantinople. Istanbul. Ventre de foi, berceau des dieux précaires. Sang giclé de l’histoire sur les murs de la cité des hommes prosternés. Tu es marquée par le sabre courbé du Sultan Mehmet. Fatih Mehmet. Large entaille du monde de toujours, recueil des huiles du Bosphore.
Boğaziçi Köprüsü : tu es le Pont du Bosphore. Tu es ces pointillés rouges qui mènent de la terre verte aux plaines jaunes. De l’Ouest je vous observe. Proues dociles face à la Mecque. Mouillages pourpres, guirlandes au vent qui faiblit. Vous, les navires marchands aux pavillons de partout, vous ne déverserez pas ce soir vos plastiques d’usine aux portes de la ville ronde. Parce que ce soir a lieu cette cérémonie que j’ai appelée de mes vœux. L’heure de suspension où vous poserez devant moi la poésie de vos étoffes et le souffle de vos toupies blanches. Et toi, fort et beau Türk, tu chanteras pour moi les notes orientales qui font pleurer les corps endormis. Alors je sais. Je sais que vos tourbillons dessineront sans fin la rosace des trottoirs ensoleillés qui mènent au Grand Bazar.
Tu tournes la tête vers les nuages odorants. Constellation sucrée-salée d’épices ancestrales. Fumé universel de marrons chauds et de maïs grillé. Tournesol cerné de minarets, tu entends les muezzin annoncer le silence prochain. Dans cette ville-monde, tu sirotes le bleu de la vie en regardant de haut les fers brisés de la prison des 4 saisons. Vivante. Décidément libre.

Roland Barthes est un génie

On touche à l’inachevé. Ou plutôt, au sentiment d’inachevé. Mais aussi à la fragilité des moments, des rencontres. Aux instants suspendus. Je lis une position balancée entre le vide crée par le rien et la montagne que dresse le tout. Roland Barthes était un être de génie. Qui a tenté d’expliquer l’équilibre de cette balance. Ce qui nous fait basculer d’un côté ou de l’autre. Dans le langage. Dans ce verbe que nous ne saurons maîtriser parce que, la plupart du temps, nous ne disons pas. Nous ne pensons pas les mots. Ils existent à notre insu.

Quatre Aventures De Reinette Et Mirabelle L’Heure Bleue, Eric Rohmer, 1987

L’Heure Bleue ?
Reinette : Tu connais l’heure bleue ?
Mirabelle : L’heure bleue ?
Reinette : En fait, c’est pas une heure, c’est une minute. Juste avant l’aube, y’a une minute de silence. Les oiseaux de jour sont pas encore réveillés et les oiseaux de nuit sont déjà couchés. Et là, là c’est le silence… Quand j’étais petite, je demandais à ma mère de me réveiller juste pour cette heure-là.
Mirabelle : Tous les matins ?
Reinette : Oh non, pas tous les matins !… Je sais pas moi, deux ou trois fois l’année, surtout l’été quand le ciel est tout clair. C’est difficile de donner une idée à quelqu’un qui l’a pas vécu… Mais en fait, le silence dans la nature, ça fait peur. Tiens, c’est un peu comme dans un tribunal, quand le jury délibère et qu’on attend la sentence, c’est la vie ou c’est la mort ?… Si y’avait un jour la fin du monde, je suis sûre que ça serait à cette minute-là, et tu sais pourquoi ?
Mirabelle : Non.
Reinette : Parce que c’est le seul moment où on a l’impression que la nature s’arrête de respirer. Et ça, ça fait peur. Tous les paysans ont cette heure-là dans la tête, et c’est pour ça qu’ils disent toujours « Pff, de toute manière, demain il fera jour. » Et c’est vrai : quoiqu’il t’arrive tu pourras pas empêcher le jour de se lever et ça, c’est la plus belle leçon d’humilité que tu puisses recevoir. C’est nous qui avons besoin de la nature, pas le contraire.

Quatre Aventures De Reinette Et Mirabelle – L’Heure Bleue, Eric Rohmer, 1987

 

Madame Tentacule

Jean me dit : « Nous sommes à 650 mètres d’altitude. C’est pas bien haut mais ici, à part les sangliers, personne ne vient. » Je veux bien le croire. La route s’étend jusqu’à la vallée comme un anaconda de série Z. J’ai essayé de descendre à fond en me prenant pour un pilote de rallye finlandais sans dépasser les 60 km/h. Ils sont bons ces finlandais. Au croisement « d’en bas », près de l’église, une pizzeria borde la nationale. « Ici tout est congelé, on est livré qu’une fois par mois. » Ca a le mérite d’être honnête. Un peu con aussi. Mais les habitués du camping d’en face semblent habitués à manger surgelé et ne rechignent pas à traverser la nationale pour venir commander leur Margarita garantie 6 mois. J’ai croisé une ombre la semaine dernière. Dans la ruelle qui borde la pizzeria et monte au lavoir, il était près de minuit. J’ai croisé l’ombre d’une femme très petite. Elle portait des lunettes noires et des drôles de breloques autour du cou. Les gens du village la disent folle. Il se murmure qu’elle était, dans les années 60, une comédienne renommée au Théâtre National de Marseille. Pour une histoire de sous, ou de dessous, elle fut chassée par le Directeur de l’époque.

Un admirateur transis la recueillit dans la grange du grand-père bricolé en spartiate duplex. Il lui assurait le gite et le couvert, elle lui faisait briller les yeux avant que prématurément ils ne se ferment, frappés de bore out.

Chaque soir, la mystérieuse comédienne déchue se mettait au balcon et déclamait à qui voulait bien l’entendre : « Je suis Madame Tentacule. Mon mari est le gros monsieur assis au fond à gauche. Sa face bouffie est éclairée par le néon de la sortie de secours. Dans ce théâtre sans âge, le velours jadis rouge est aujourd’hui pelé par le frottement de postérieurs agités. Le lustre est équipé d’ampoules basse consommation. Réduction des couts, extinction des rêves. Mais je m’en fous, je suis sur scène et vous contemple. Je vois votre regard mi-figé mi-raisin. Là, assise tranquillement sur le bord de la scène je fume mon fidèle cigare. Toi, spectateur ! je te regarde avec distance. Je suis Madame Tentacule, les trois premiers rangs sont vides et le spectacle va commencer. Vous êtes ici chez moi. »