Mon amour, …

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Mon amour, 6 mois que je suis parti. Souvent je rêve à toi, lisant, ou regardant dehors, près de la fenêtre. Je te vois calme, paisible, rêveuse. Peut-être un peu triste parfois. Et de te voir dans la petite chambre, devant la fenêtre ouverte, cela me fait du bien. Dehors, il fait sûrement froid, c’est janvier maintenant. Le gel a du figer l’eau du canal, et la neige amortit les bruits de la ville. Sans doute tu vois les traces d’un chat qui traversent la rue, en petits trous sombres alignés dans le blanc. Elles traversent en biais, il ne devait pas être pressé. Elles rejoignent la péniche, il devait y avoir quelque chose d’intéressant. Et toi du rêves. Tu ne t’es sûrement pas couverte, je te connais trop bien. Tu sais que je n’aime pas cela, pourtant. Je ne veux pas que tu sois malade. Est-ce que tu peux me promettre de te couvrir ? Quand tu me liras, ce sera le printemps, il fera moins froid, mais je veux que tu me promette de te couvrir, là, maintenant. Si tu savais comme je me soucie de toi, j’aimerais tant pouvoir te protéger. Mais je suis si loin. Est-ce que Martin vient bien tous les jours comme il l’a promis ? Est-ce qu’il s’occupe bien de la maison, et de ce dont tu as besoin ? Je lui fais confiance, mais j’ai quand même un peu peur. Il pourrait oublier, se laisser aller, ou bien penser que je suis mort. C’est si facile, de mourir quand on est parti. Tu te souviens de Van Ryb ? Mais non, je ne veux pas parler de lui, je ne vais pas mourir, parce que je veux te retrouver, mon amour. Quand je reviendrai, nous serons riches. Si tu savais tout ce que j’achète ici, ce ne sont que des merveilles. Qu’ils sont beaux, ces draps que je vais ramener, nous les vendrons facilement et je pourrai refaire la maison. Si tu savais… Johan est mort ce matin, d’une fièvre violente. Je prie tous les jours en pensant à toi, et la petite vierge que je garde sur moi me protège. Tu sais, celle que tu m’avais offerte l’an passé. Je la regarde tous les jours, et souvent je la serre dans la main, pour la sentir dans ma paume, comme si c’est toi que je sentais. Hier, en regardant les bateaux dans le port, je l’ai serrée si fort que je me suis fait mal. Mais je ne voulais pas pleurer. Que fais-tu aujourd’hui ? Peut-être la tante Marthe est passée, et tu as du lui tenir compagnie, écouter ses bavardages ? Ou est-ce la petite Marieke qui est venue te vendre ses œufs ? Elle est mignonne, Marieke, elle me fait penser à l’enfant que nous aurons, mon amour. Dès que je serai revenu. Encore 6 mois, et je pourrai te serrer dans mes bras. Je t’imagine, là, sur le quai, à m’attendre. Auras-tu ta robe rouge ? Ou bien la bleue ? Tu seras si belle, et moi je te verrai de loin, je serai impatient de quitter le bateau, mais je ne le montrerai pas, il ne faut pas. Mais tu sauras que je serai impatient, et je saurai que tu sauras. Quand je te retrouverai, je te prendrai la main, et je la serrerai fort, très fort. Pardonne moi si je te ferai mal. Et puis nous rentrerons à la maison, et là je pourrai te serrer dans mes bras. Si fort… mon amour.

Une veste

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

La vie est étrange : elle  avance à son rythme, tranquille et implacable, elle nous secoue en permanence d’événements grands et petits, qui nous bouleversent ou nous laissent indifférents, et nous avons facilement l’impression de vivre des choses extraordinaires au quotidien. Maréchal a été viré, c’est signe que la boite va mal, il va y avoir des licenciements ! Paolini fait 20 % dans les sondage,  l’extrême droite est au pouvoir ! Maman est fatiguée ce matin, elle a surement un cancer ! Et tellement d’autres…

Quand on regarde tous ces bouleversements avec le recul du temps si vite passé, ils ne forment pour finir qu’une suite de révolutions banales, qui tissent une vie banale. Et au milieu de ces bouleversements quotidiens, on n’a pas vu cette petite chose insignifiante, ce détail, ce petit truc de rien du tout… Ça n’est rien à côté du lait qui déborde (Marie va m’engueuler, la cuisine est dégueulasse). Et pourtant, c’est ça qui change tout. C’est ça, cet incident de rien du tout, ce détail qu’on n’a pas vu, qui marque le début du bouleversement !

Vous avez vu « U turn » ? l’histoire de ce type qui a une panne de voiture en pleine campagne. Une durite explose, il doit s’arrêter. Par chance, il y a un carrefour à 2 pas. Il est à 2 km du dernier village qu’il vient de traverser, où il a repéré un garage, et le panneau indique un autre garage, à 2 km aussi, mais dans  l’autre direction. Et il choisit l’autre direction.

Il ne le sait pas encore, mais c’est là que sa vie vient de changer. C’est à cet instant précis où il choisit l’autre direction que sa vie vient de basculer. Le lendemain matin, il est mort. Parce qu’il vient de faire le mauvais choix. Mais comment peut-il le savoir ? Il est poursuivi par ses anciens complices, la voiture est volée, et sa mallette contient des milliers de dollars. Hé bien le lendemain il est mort, à cause d’un garagiste demeuré, d’une fille un peu allumée, d’un shérif amoureux, d’un voyou minable… et d’un engrenage implacable. Bref,  il a fait le mauvais choix. Mais il ne l’a pas vu, cet instant fatidique !

Moi, c’était le 18 juillet. Et ce jour là, j’étais à mille lieues de soupçonner la somme d’emmerdements que j’allais me mettre sur le dos, rien qu’en reprenant ma veste. Oui, je sais, ça paraît banal.

Je déjeunais chez des amis. Bon déjeuner, c’était l’été, barbecue dans le jardin, j’adore les côtelettes d’agneau, compagnie sympathique, et le vin était bon. Bref, un excellent moment, d’autant qu’il y avait là une jolie fille qui ne demandait qu’à se trouver quelqu’un. Moi, j’étais partant, les jolies filles j’adorais ça, et l’idée de passer un bon moment avec elle me tentait bien. En même temps, je n’étais pas pressé, et je sentais bien que les amis chez qui nous déjeunions n’auraient pas apprécié que nous sortions ensemble : elle venait de divorcer, ils voulaient la protéger, je ne sais plus exactement, en tous cas, si j’ai joué à la séduction, c’était par jeu et sans penser aller très loin. Et au moment de partir, j’ai pris ma veste sur le tas empilé sur la boule, en bas de la rampe d’escalier. Je l’ai roulée, mise dans le coffre de mon scooter, et je suis rentré chez moi.
Si j’avais su… !

C’est à la maison que j’ai découvert que j’avais, sans m’en rendre compte, embarqué une autre veste, cachée dans la mienne, une veste de femme. Rien de grave, c’était même plutôt amusant. J’ai téléphoné à mes amis pour savoir à qui appartenait cette veste, et proposer de la ramener rapidement. Elle était  à cette fille ! Alors nous avons pris rendez-vous pour que je la lui ramène…

Aujourd’hui je suis en maison de repos, j’ai compris que jamais je n’arriverai à me débarrasser de Mélodie, et l’infirmière vient de me faire avaler mon Xanax du soir. Encore une semaine ici, et je devrai rentrer à la maison. Enfin, je devrais dire la maison de Mélodie. A moins que je ne réussisse enfin à lui échapper en réussissant mon suicide.

Ce qui s’est passé ? Oh, rien. Rien qu’un engrenage implacable, une suite logique d’événements et de circonstances que rien ne me laissait prévoir, avec au cœur mon désir de me faire une jolie fille, la folie de Mélodie, et l’infernale logique du piège.

Mise en plume par Guillaume

J’aimerais que les autres ne trichent pas non plus. J’en ai plein le dos de ces gens qui trichent ! Je suis entouré de tricheurs, et ils me fatiguent. Toujours à vouloir la ramener, se faire plus qu’ils ne sont, ou différents. Moi, je ne triche pas, jamais. Je suis un pur. Et jamais je n’ai triché. Et ça me fatigue. J’en ai plein le dos, de ne pas tricher. J’aimerais savoir la ramener, me faire plus, ou différent. Ne pas être pur. Je veux tricher ! Je vais tricher !

Je suis ici parce que j’aurais du mal à vivre sans. Je ne saurais plus faire sans. J’ai besoin de ces moments avec moi-même, où je me laisse aller à rêver… à construire mon monde imaginaire. Ces moments de dialogue avec mon écran blanc, qui me taquine un peu les yeux – tiens, il est trop lumineux, je le baisse un peu – où enfin je peux me laisser aller à tricher.

Je voudrais écrire comme le vent : il passe, fluide et souple, sans laisser de traces le plus souvent, et parfois il balaie tout. Il caresse, ou il ne laisse rien. Je voudrais écrire comme cette force primale qui se laisse vivre sans souci de ce qu’elle fait. Elle vit, tout simplement. Même quand elle triche.

Incipit par Guillaume

La scène inaugurale se déroule à Paris, en face de la gare du Nord, dans le café qui se dénomme, ambitieusement, Brasserie de l’Europe. C’est chrome, plastique et moleskine, un décor propre à faire éclore la neurasthénie dans l’âme de toute personne qui commettrait l’imprudence de le regarder. Il est un peu plus d’une heure.

Dehors, il pleut à verse.Le type pousse brusquement la porte, et se précipite vers le bar, essoufflé. Je l’entends qui interpelle le serveur, puis il court vers l’escalier qui descend. Un type entre deux âges, grand, maigre, une barbe de quelques jours, un imper mastic, trempé, fatigué. Le serveur a l’air ahuri, il reste figé quelques secondes, puis disparaît. Je parcours la salle du regard, on dirait que rien n’a changé. Le type à ma gauche est plongé dans son steak frites, il n’a rien vu. La fille un peu plus loin continue de lire son bouquin.

Dehors la pluie continue à tremper les trottoirs, qui luisent sous la lumière blanche des réverbères. Le feu orange, de l’autre côté de la place, continue à clignoter en silence. Je regarde mon verre vide. Je devrais partir, et je n’ai pas envie. Pas envie de retrouver ma chambre froide, ni d’entendre le martèlement des gouttes sur la vitre du vasistas. Je vais rester encore un peu. Une autre bière. Je cherche le serveur du regard, personne au bar. Le type remonte lentement par l’escalier Je vois sa tête à travers les barreaux de la rampe. Sale tête. Il a l’air épuisé, nerveux, il est blême. Et une gueule de truand. Il s’appuie au comptoir, pesamment, et je l’entends qui appelle. Il a un drôle d’air, ce type, je ne sais pas quoi, mais il me glace. Non, je ne vais pas rester. Tant pis.

Dehors il fait froid, la pluie est froide, la nuit est froide, je presse le pas. Personne dans la rue, ou presque, de toutes façons je suis tellement rentré sur moi que je ne fais attention à rien. Juste les éclats bleus d’une voiture de flics dans le silence.