Burrata Tagada

à partir de mots glanés dans la rue lors d’une promenade de 10 minutes juste avant un des ateliers, écrivez un poème.


Un soir de burrata méchante

Le résultat de deux heures trente

A picoler vodka cul sec

Entre deux spasmes, entre deux hips

Il dit son nom, son Nomélec

Et moi je sus qu’il serait mien

 

Qu’il était beau, mon Nomélec

Mon p’tit giton, ce con de mec

Le bien nommé, le Nomélec

Mais l’excitant ça n’est pas ça

 

Enfermés dans la Locabane

Toilettes sèches rue des trois frères

On s’est total Veneziano,

On s’est Tagada, bien Manekineko

J’étais tellement bourré

Que je m’ souviens plus trop…

 

Qu’il était cul, le Nomélec

Son petit Nomélec-trisait

Mon nomimi, mon Lecmélec

En vérité Adramélech !

 

Un soir au pieu après le feu

Juste après les minutes blanches

Il m’a parlé de sa vie triste

Gamin Issu d’un père Amor

Grand fusillé récidiviste

Sorti gluant de mère Angoisse

Une harpie goulue de chips

 

Qu’il était sale, ce Nomélec

Ce p’tit connard, ce p’tit vaurien

Ce chien d’la casse avec un N

Un chien d’la N comme majuscule

 

Que j’étais bien, que j’étais las

A vomir tous mes Tagada

Tous mes pétards tous mes zonards

Tous mes virus mes Syphilis

Mon Lecméno, mon Nomélec

Ma burrata, mes locabanes

Mes fusillés goulus de chips

Mes Manekineko parfaits

Mes Paranos récidivistes

Amor, amor !

Alice (1)

« Alice » dit-il en regardant ce que n’importe qui, sauf lui, n’aurait pas appelé une jeune fille. « Alice » répéta-t-il, « mais pourquoi t’es-tu foutue dans cette galère ? »

L’inconvénient – ou l’avantage, c’est selon, c’était que ladite Alice ne pouvait pas répondre. Elle ne pouvait pas lui expliquer l’enchaînement d’événements qui l’avait amenée ici, à cet endroit précis, et dans ce drôle de décor. Elle ne pouvait pas lui décrire l’homme qui l’avait abordée, les mots qu’il avait prononcés ainsi que sa réaction toute féminine et faible – incroyable ce qu’elle avait été faible ! ni la suite, le brouillard, la fuite du temps, la confusion.

Et puis ça, là.

Le résultat, en somme.

Elle pouvait tout juste espérer que son corps allait parler à sa place, si tant est qu’on l’écoute.

« Alice » répéta-t-il encore. Il ne pouvait faire que ça, tant le choc était rude. S’il avait bien une certitude, une seule, c’est que ce matin, en prenant son service, il n’aurait jamais pu imaginer se retrouver ici, quelques heures plus tard, submergé de tristesse. Sans quitter la femme du regard, il chercha à tâtons le téléphone portable dans sa sacoche. L’idée de prendre une photo le traversa mais il renonça immédiatement. Cela aurait quelque chose de déplacé, de malpoli, d’obscène. D’autres, dont c’était le métier, s’en chargeraient à sa place. Alice serait visible sous tous les angles et par beaucoup de monde. Exposée, scrutée.

Il décida d’appeler le bureau. C’est Francine qui répondit à l’appel.

Petit Poucet

Inhibition, flottement, faim, eau à la bouche, goût du café qui reste.

Dents serrées, respiration courte, paupières lourdes du manque de sommeil, la voix du voisin est une voix de voisine, je me sens creux, vide, vidé comme un poisson, les entrailles au dehors qui sèchent au froid et au soleil d’hiver.

Il essaie de faire croire à son interlocutrice qu’il est intéressé par son film. J’ai vu ton film, ça m’a fait penser à Mon Roi, y’a une énergie, c’est toujours les questions de la photo par-delà la parole et la première partie est bien mise en scène tu vois. Elle le regarde et elle n’y croit pas. C’est évident qu’elle n’y croit pas. Quand je suis arrivé dans le bistro, elle a cru que c’était moi, le cinéaste. Elle m’a regardé avec des yeux de biche, des yeux amoureux hystériques, en mode séduction. Raté, c’est pas moi. C’est lui, le petit brun barbu avec la voix aigüe. C’est bien de trouver d’abord un décor parce qu’après ces mouvements qui sont des ponctuations, tu les trouves dans le décor tu vois. C’est fou ce qu’ils ponctuent leurs putains de phrases avec des tu vois. Et puis dehors il y a cette femme blonde, aux racines plus sombres, avec ses lunettes demi-lunes. Elle fume une cigarette de pute en pianotant sur son supermégatéléphone. Elle tire une taffe, elle semble absorbée par ce qu’elle lit. Les voisins continuent mais c’est la même prod que pour les voisins du dessus ? Elle répond. Elle parle et elle se demande combien de temps cet entretien va durer. Pas de désir d’être là face à lui. Il ne l’excite pas, il ne lui donne aucune envie et elle n’arrive pas vraiment à défendre son projet. Elle, ce qu’elle voudrait, c’est partir d’ici et marcher et surtout, surtout qu’on lui foute la paix ! La blonde aux racines fume toujours et tapote sur son écran minuscule, elle communique avec Jean-Luc qui n’est pas venu hier soir. Il était souffrant, il lui a envoyé un sms, tout ce qu’elle déteste. Elle n’a pas répondu et là ce matin, il lui a demandé si elle allait bien. Quelle question bizarre ? Ça va ? Par sms toujours, évidemment. Quelle buse, ce Jean-Luc, un prénom à faire une contrepèterie douteuse ! Aucun savoir-vivre, ça fait deux fois qu’il se défile, qu’il se dérobe, qu’il ne vient pas. Il ne veut pas se retrouver en tête à tête avec elle. Elle se demande si elle lui fait peur ou si elle pue. Tout est envisageable. Ou alors c’est sa coupe de cheveux qui le dérange ? Elle pose le téléphone et range ses lunettes. Messages over.

 

Au mot près (3/3)

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère, Bach fredonne son disco et le navarin de mouton roupille dans la cocotte.

Solange ce matin a volé un chien. Un chien sans nom, sans pedigree, sans collier, sans maitre.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est toujours légère, Bach fredonne un autre disco et le navarin ronfle

Solange ce matin a décidé de quitter Alain, il n’est pas encore rentré du boulot. Il ne devrait pas tarder. Il n’a jamais un métro de retard et Solange va le quitter pour cela.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère vous l’avez compris Bach swingue comme un fou et le navarin étouffe…

Solange veut partir pour aller je ne sais où, elle veut rencontrer Bob, Jack, Robert, ou Nestor, toujours en retard ou en avance, jamais acquis, jamais conquis.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère devient un peu moins légère, Bach tousse un peu et le navarin crie famine.

Famine, famine, tu exagères, non ?

C’est juste pour me faire culpabiliser ? C ‘est bien aussi de vivre d’amour et d’eau fraîche. C’est bien aussi d’oublier cette course à la réussite, ces besoins qui n’ont aucun sens. J’ai juste envie d’être tranquille, d’aller prendre un thé en regardant les passants, j’ai juste envie qu’on me fiche la paix. Gaétan va venir me chercher tout à l’heure.  Je vais me laisser porter sur son scooter, cheveux aux vents. Ça a du bon de péter les plombs, on peut léviter au-dessus de tous, juste prendre l’air sans savoir ce que l’on fera demain. Un pas à la fois. Plus de rendez-vous, de réunion à préparer, de négociations. Juste toi et moi sur une île déserte avec du bon vin et des bons bouquins. Ça serait bien, non ? Dis Gaétan ! Viens on s’en va, Gaétan. Tu ne réagis pas. Tu t’en fous, c’est ça ? On pourrait chercher un endroit, loin de tout, dans un village abandonné.

As de pique. Sur le tapis glisse une silhouette cœur fragile, il y a encore de la joie, faut y croire sinon on ne va pas dormir. Il est incroyable ce chien, il te fixe, il lit dans tes pensées. Ce matin, je suis tombée sur un trèfle à quatre feuilles, il y a de l’espoir.  La maison est silencieuse, j’ai faim, le reste du dîner des marrons glacés et les coupes à moitié pleines. Ces invités ne prennent pas le temps de finir leur verre. J’ai joué, j’ai perdu, la nuit mon amie va étendre ses idées, elle va me persuader d’enfiler la vérité piquée sinon on va pas dormir. Quand on ne dort pas, on n’a pas la respiration nécessaire pour piquer l’autre du bon pied. Dans la pénombre, son corps bouge encore, j’entends sa voix tremblante.

Je comprendrais si tu me quittes.

(texte collectif produit par Aurore, Mary et Isabelle)

 

Au mot près (2/3)

Le premier truc, la première petite chose, la petite lumière étincelle, j’y vais. Mes pieds freinent déjà, j’entends le bruit du caoutchouc, la fumée s’échappe, je suis au fond de la piscine, mon corps s’étire, je craque une allumette, j’y vais. La sorcière du quartier de l’horloge loge dans ses habits gris, elle guette, elle me guette, j’y vois ce que je veux, j’y vois son œil rectangulaire et sa bouche tartinée. Droit de passage. Droit de visite. Droit tiens-toi droit. Les cheveux encore mouillés et la peau fripée, j’étais bien dans la bleue parisienne mais j’ai rendez-vous. Dans ma poche, ma minuscule épée, je vais passer, il faut qu’elle me laisse aller de l’autre côté. Les voitures démarrent au feu rouge, Elise ne bouge plus. Elle regarde à droite et à gauche, son regard disparait…

Elle doit prendre une décision, elle le sait il va falloir décider…

Depuis sept ans, elle doit la prendre cette décision, depuis sept ans, elle vit sans amour auprès d’un homme qui l’aime. Depuis sept ans à ce feu, alors qu’elle attend que le petit bonhomme passe au vert, elle sait qu’elle a le temps de la prendre, cette décision. Il lui suffit de quelques secondes pour que sa vie change, pour que sa vie s’ouvre, se déploie. Le petit bonhomme passe au vert et depuis sept ans, elle traverse…

Aujourd’hui, Elise ne traverse pas, elle tourne la tête en direction des voitures, elle les regarde, puis son regard disparait, le bonhomme passe au rouge. Il n’y a plus de rouge, de vert, de voiture, de corps, de demain, il n’y a qu’un bonhomme qu’il faut absolument faire disparaitre et qui n’en finit pas d’être là. Elle ne bouge plus Elise, les passants râlent, la bouscule, bonjour Paris, bonjour Tristesse, ici la capitale de marche ou crève, Elise va crever, là, c’est un risque et elle va le prendre ce risque. Elle ne va plus bouger, il va y avoir cinq millions de bonhommes rouges et verts entre elle et le sien. Le sien finira par disparaitre ou bien on viendra la chercher, oui c’est ça, ils viendront les bonhommes blancs ou rouges. Ils viendront, elle restera raide comme un bout de bois. Oui c’est ça elle fera la branche, une branche qui sera dérangeante. On fera cas de son bois. Il viendra la regarder à travers une lucarne, un voyant rouge clignotera au-dessus de la chambre. Une chambre interdite au visiteur. Elle ne regardera de l’autre côté du miroir. Il ne la reconnaitra pas. Peut-être son bonhomme, il ne reviendra pas de sitôt. Et un jour il disparaitra pour de bon.

C’est tout bon ! Il m’a dit. Tu tournes à gauche. Tu trouveras un petit chemin qui serpente dans la montagne. La maison de ma mère est la deuxième que tu rencontreras. Celle avec des volets bleus et une glycine en fleurs. Tu peux y rester le temps que tu voudras. Au moins jusqu’aux premières chutes de neige. Si tu descends au village, en contrebas, tu trouveras une petite épicerie, un café où se réunissent les papés du village. Tu verras, ils sont charmants et bienveillants.

C’est tout bon ! Il répétait toujours cette phrase, mon ami Pierre

Comme si la vie était toujours toute simple pour lui.

C’est tout bon ! Pourquoi se compliquer la vie ?

Je venais tout juste de pousser la porte d’entrée. Une odeur de moisi me sauta à la gorge. Un chat dormait en boule sur un des fauteuils du salon.

(texte collectif Aurore C, Mary et Isabelle)

petit bonhomme

Dors petit bonhomme dors. Il faut tu dois nous allons dormir. Ils dorment tous. Tu ne le sais pas encore parce plein d’histoires de grands t’échappent bien sûr mais là maintenant tu dois dormir. Parce que si tu dors je dors et si je dors je me porte mieux et la colère me quitte et le méchant filtre qui me gratte les yeux ne vient plus s’intercaler entre moi et le monde entre le monde et moi et toi. Ça te fait marrer apparemment de m’entendre raconter mes histoires mais tu sais je n’ai pas la réputation de me moucher du coude ou d’utiliser mes mains pour d’autres choses que frapper. Et toi là si fragile dans mes bras tu me regardes tu m’entends sans doute et sans doute aussi tu ne crois pas en ma supposée violence. Toi tu vois ton père. Je te berce. Je te berce. Je te berce. Mon petit mon tout petit il nous faut partir dans une contrée spéciale où rien n’a d’importance où rien ne fait mal où personne ne souffre. Pas même les bébés qui ont faim. Pas même les papas qui ont sommeil et qui ont peur. Pas même les mamans qui n’existent pas ou si peu enfin oui juste le temps de porter un enfant et elles disparaissent. Dans ce pays on peut apercevoir des montagnes douces et rondes des ruisseaux généreux des champs labourés comme le dessus des bûches pâtissières et des singes obèses de ne plus devoir monter aux arbres pour se protéger des lions. Les lions dans ce pays font penser à des gros chats hirsutes mal coiffés ou bien très savamment avec une crête et beaucoup de gel pour la maintenir droite comme un i. Tu sais mon petit bonhomme faut pas croire que ce que tu vas vivre ça a toujours du goût ça non. Faut pas croire non plus que tu vas trouver du sens à tout et tout le temps. Parfois la vie se rapproche plus d’un grand vide que d’un petit plein. Parfois ça se réduit à rien. Rien. Et puis ça repart. Le grand manège les chevaux les lumières les sourires les amours. Ne me regarde pas comme ça je sais que tu sais que je n’ai que toi. Toi et tes petits yeux qui interrogent les miens et ne trouvent pas vraiment de retour. Pas vides mes yeux non pas vides mais assez grands pour te laisser la place d’y inventer tes propres réponses. Je crois comprendre que l’amour peut prendre ces habits-là. Je crois. Je t’informe que trois heures du matin vont bientôt sonner à l’église d’en bas et que j’ai sommeil tellement sommeil que je te pose là sur ton lit de peur de te lâcher si je m’endors soudain. Ça arrive ça parfois de dormir une seconde et de croire que s’écoulent dix minutes avant de rouvrir les yeux. Ça arrive. Je t’aime je ne le murmure jamais et tu me le reproches déjà alors que tu ne parles pas encore mais là je l’éructe je t’aime. J’aime quand tu ne veux pas dormir comme ça parce que toi et moi nous partageons alors des moments de la nuit des moments hors du monde et des regards. Je te berce je te berce je m’endors. Do-do do-do do-do. Voilà mon fils voilà comment la vie comment l’amour comment les gens. Voilà comment tout simplement.

cadavre exquis

Nous avons organisé, pendant 7 semaines, un cadavre exquis sur le site Montmartre addict

En voici le résultat:

Alors qu’elle n’avait pas encore dégluti, elle vit sa main se précipiter sur la coupelle remplie à ras bords. Machinalement, elle glissa l’ongle manucuré rose dans l’interstice de la coque. Celle-ci s’ouvrit dans un bruit sec et rapide, libérant la pistache que les doigts capturèrent et lancèrent sur la langue. Pendant qu’elle mâchait, elle regardait Bruno qui lui parlait.

– Alors là je lui dis tu vois, ça c’est une porte en mâchefer. C’est un brouilleur de téléphones portables incroyable, le mâchefer !

Elle ? Elle mâchonnait. Comme il arrêta de parler en la regardant, elle comprit qu’elle devait dire quelque chose.

– Ah ouais ?

– Voilà ! Exactement, c’est ce qu’elle m’a répondu. Elle m’a dit mais le mâchefer, c’est fait en quoi ?

– Ah oui, c’est vrai ça, c’est fait en quoi ?

– Exactement. Je lui ai répondu bah tu vois le mâchefer, c’est un mélange de fer et…

– Et de mâche ?

Bruno n’avait donc plus de doutes. La fille la plus jolie de la soirée était aussi la plus idiote, accro aux pistaches, au risque de casser ses beaux ongles roses.

Que faire ? Bruno n’osa pas répondre à la question et chercha rapidement sur quoi embrayer.

« Oui, comment le saviez-vous ?! La mâche est effectivement riche en fer et l’alliage, l’alliance devrais-je dire, entre le métal et le végétal renforce l’équilibre structurel global de la pièce par précipitation chimique des gaz en suspension contenus dans les feuilles, c’est passionnant non ? »

« Connard va ! » Mademoiselle Pistache tourna les talons dans un soupir bruyant. Bruno fêta sa victoire quelque peu honteuse avec un triple Jack Daniels : il devenait urgent d’initier le processus d’oubli de cette rencontre vernis.

Tout ça c’était à cause de Charlotte, son ex. Elle l’avait appelé au boulot dans l’après-midi « viens ce soir, y’aura quelques nazes mais aussi des bons cocktails. C’est l’anniversaire de la sœur d’une amie. » Ca ou un énième film d’Almodovar, Bruno s’était laissé tenté par cette soirée d’anniversaire d’une inconnue. Délaissant son verre vide pour tenter une opération de sociabilisation molle, il aperçut Charlotte qui lui intimait de la rejoindre dans un geste du bras que Bruno jugea désagréablement masculin ; installée au bout du bar Charlotte semblait en conversation avec une jeune femme au dos très droit et très nu. Bruno longea le bar avec difficulté et, s’approchant de ce dos offert, il se figea face à cette lune dépressive tatouée sur l’omoplate gauche. Bruno utilisait cette lune si reconnaissable dans toutes les bandes dessinées qui avaient fait son succès ces dernières années : c’était sa signature.

Charlotte insista encore, cette fois avec un hochement de tête et à cet instant la lumière de la pièce s’éteignit, les invités chantèrent joyeux anniversaire, la jeune femme à l’omoplate lune se retourna, tous l’entourèrent et c’est mademoiselle pistache qui apporta un fraisier avec 37 bougies. La fille lune sourit, sembla émue par les regards affectueux, Bruno l’a reconnue tout de suite. Il pensa au piège, au complot. Les bougies éclairaient encore la pièce, elle prenait son temps pour souffler sa nouvelle année. Bruno profita du mouvement de foule pour se diriger vers la sortie, tous applaudirent, et se mirent à danser sur Aretha Franklin, il était soudain pris par le mouvement, il essaya de retrouver la sortie dans cet immense appartement parisien, il ne voulait pas la voir, ni lui parler.

Nadège, il ne manquait plus que cela.

Il était obligé de passer par le petit salon pour récupérer son blouson et ses clés de voiture. Tout ça à cause de Charlotte. Décidément cette fille était toxique sur tous les plans. Charlotte copine avec Nadège, cela paraissait improbable et puis cette lune tatouée sur sa peau à elle, c’était trop. Il avait encore besoin d’un jack Daniels. Mais rester était dangereux, il risquait de la croiser. Il s’en servit un triple et alla s’isoler sur le balcon, il voulait partir car il avait peur, mais quelque chose qu’il ne s’expliqua pas lui disait de rester. Elle était toujours blonde, les cheveux toujours aussi longs, la peau toujours aussi laiteuse, et toujours le grain de beauté sur la joue gauche et la cicatrice au menton, elle n’avait pas changé.

– Tiens revoilà le connard ! tu veux une pistache ? Qu’est-ce que tu fais là tout seul sur le balcon ?

Revoilà la plus idiote de la soirée et de plus complètement ivre, elle ne pouvait donc pas se passer de lui, elle le cherchait et elle finirait par le trouver sérieusement, si elle continuait sa connerie, alors, il crut plus sage de la fermer, de continuer à fumer sa clope et de finir son verre.

     – Ah te voilà Bruno, je te cherche depuis toute à l’heure, allez viens, on va boire un verre et je vais te présenter, on a été interrompu par le gâteau, elle est très sympa, tu vas voir…

Docile, un peu dégoûté, il la suivit dans la foule qui commençait à s’exciter. Parce qu’il préférait s’éloigner de la blonde (on ne sait jamais, avec l’alcool, il devenait parfois agressif, il valait mieux être prudent), et parce que le Jack Daniels commençait à limiter sérieusement sa capacité à dire non (à moins qu’elle ne l’exacerbe trop, ce qu’il préférait éviter).

Nadège, merde, elle va me présenter Nadège, et je vais avoir l’air d’un con ! Non, c’est pas possible ! Tout en suivant douloureusement Charlotte qui fendait la foule, il essayait de trouver une solution pour éviter cette situation scabreuse. La lune se rapprochait dangereusement. Il prit Charlotte par l’épaule et lui glissa dans l’oreille :

– Viens, on va d’abord passer par le bar ! accompagnant son message d’un mouvement impératif de la main, qui ne laissait aucune échappatoire à l’épaule de Charlotte.

Triple Jack Daniels. Son troisième. Il se sentait de mieux en mieux. Prêt à conquérir le monde, presque. Enfin, presque… parce qu’il n’était pas très sûr que le monde se laisserait conquérir si facilement. En tous cas, les choses se simplifiaient. Nadège, il lui dirait… bon, il ne savait pas trop ce qu’il lui dirait, il verrait bien sur le moment, mais en tous cas il le lui dirait, et il savait que ce serait bien. La pistache, pareil. Il n’allait quand même pas se laisser emmerder par cette pétasse.

Il posa un baiser gourmand sur le cou de Charlotte, qui lui jeta un regard ébahi.

Bruno se cachait derrière la crinière bouclée de Charlotte, dans son cou, même.
Il avait trop peur de croiser le regard de Nadège. Et pour cause….
Il lui avait dit mot pour mot, il y a pile deux semaines, qu’il quittait la France le lendemain pour aller s’installer définitivement en Afrique du Sud.
Il n’avait jamais imaginé qu’ il serait invité à son anniversaire, aujourd’hui, par l’intermédiaire de Charlotte.

Les femmes sont parfois naïves et les hommes lâches.

Bruno avait préféré mentir à Nadège, plutôt que lui dire qu’il ne voulait pas s’engager, qu’il n’imaginait pas du tout sa vie définitivement avec une seule personne.

Nadège rêvait d’avoir un enfant.

Bruno, non.

La jeune femme l’avait dans la peau. Elle s’était fait tatouer une lune sur l’épaule. La marque de Fabrique de Bruno.

– Charlotte c’est quoi ce sourire ?

– Quel sourire ?

– Ce sourire là !!

– Ben ça me fait rire, ton état proche du coma éthylique, t’adores cet état proche de l’ohio, non ?

– Ce n’est pas pour ça que tu rigoles ?

– Ah oui ?

– Non tu te marres parce que tu tiens ta revanche et ça t’amuse!

– Ma revanche?! Quelle revanche ?

– Ta revanche, je te dis.

– Laquelle ?

– Ta revanche contre moi ?

– Je t’en voudrais tant que ça?

– Oui, et vu ce plat que tu me fais manger très froid, il y a bien longtemps que tu l’affutes, ce couteau…

– Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

– Cette fille a qui j’ai raconté le même bobard qu’à toi, il y a dix ans

– Neuf !

– Voilà, on y est : neuf ans que tu comptes, que tu soupèses, que tu m’espionnes…Nadège, ce n’est pas une amie à toi, tu l’as faite glisser dans ton répertoire à la seconde où tu m’as vu glisser dans son lit! Pas vrai ? Tu cherches quoi ? Tu veux m’humilier ? L’humilier ? T’humilier ? Parce que tu crois quand même pas que tu vas t’en sortir avec toute cette merde que tu jettes à la gueule des autres, si?

– C’est toi qui parles de merde ? Toi qui joue la sérénade et qui se barre un bon matin, toi qui mens qui te mens et qui ne semble pas comprendre que tu nous humilies deux fois, la première en nous faisant perdre la confiance et la deuxième en pensant que nous sommes pas capables de supporter la vérité.

– Quelle vérité ?

– Que nous couchons avec un petit garçon qui se débat pour ne pas se croiser, se rencontrer et surtout pour ne pas rencontrer l’autre, cet autre, ce féminin, fragile, indomptable, sérieux car folle d’amour…

– Tu m’aimes encore.

– Evidemment, hélas.

Bruno resta scotché sur le balcon. La nuit était claire et fraiche. Il pensa à toutes ces nuques caressées, aux chevilles et aux épaules abandonnées, aux ventres délaissés. Sa petite lune dépressive, signature de jeunesse, stigmate de ses errances, était peut-être tatouée dans les chairs de tout un troupeau, un petit troupeau marqué du sceau de ses doutes. Les sons de l’électro se firent magnétiques. Charlotte dansait dans la lumière blafarde, des couples hypnotisés se tenaient enlacés et Nadège était toujours assise sur son haut tabouret. Bruno traversa la pièce les tempes battantes au rythme des basses. Il avança vers le dos lisse et droit qui portait sa marque. Il aurait eu envie de prendre un feutre ou un bic, mais du bout des doigts, il dessina un soleil sur l’autre omoplate. Nadège se retourna. Des nuages de surprise, de désarroi, de peine et de joie traversèrent le bleu ciel de ses yeux. Elle sourit, et lança, espiègle  :

– Salut.

– Salut.

– Tu es là ?

– Non je suis en Afrique.

– Et c’est bien ? C’est beau l’Afrique?

– Oui.

– Tu es heureux ?

– Ouais.

– Et tu reviens quand ?

– Je ne reviens pas. Il fait bon vivre au soleil.

Dans le silence immaculé de cette nuit d’hiver, Bruno laissa des traces grises sur le blanc feutré de la première neige. Ainsi, Nadège saurait le retrouver.

 

L’écrivain

Je me souviens que c’était le printemps. Je me souviens du soleil encore blanc qui cherchait timidement à réchauffer les jardins, les rues, les gens et les maisons. La maison. Ma maison.

C’était le matin, tous les voisins étaient partis travailler.

Moi ? Moi non. Je restais chez moi. J’essayais d’écrire. Je dis bien essayais car en dépit des longues heures que je passais devant les feuilles étalées sur la table du salon, en dépit de mon désir de dire aux autres, de raconter au monde cette histoire qui me hantait, pas un mot ne s’était inscrit depuis plusieurs jours.

Je faisais face à la rue, assis au bord de la table et je rêvais.

Je désirais tellement dire, j’étais tant rempli par les personnages de mon récit que ma main restait en suspens, un stylo coincé entre le majeur, l’index et le pouce. Silence. Parfois un craquement, parfois un oiseau qui se posait sur la rambarde du parapet, mais souvent rien.

Je me souviens parfaitement de l’avoir vu : il était entré dans mon champ de vision par la gauche, un point de couleur mouvant. Arrivé juste en face de moi, de l’autre côté de la rue, il s’était installé. Il avait sorti de son sac des pinceaux. Je ne voyais de lui que ses jambes, le reste étant caché par la toile posée sur le chevalet. C’était étonnant, cette toile bipède, un animal inattendu dans une matinée qui avait jusque-là revêtu les teintes d’une journée ordinaire. Une de plus, une de moins, c’est selon de quel côté de la vie on se pose, n’est-ce pas ?

Oh ! Il n’était pas resté très longtemps, peut-être quelques heures, une journée à peine. Je me souviens que j’avais le sentiment d’être un voyeur : je voyais cet homme qui ne me voyait pas. Il peignait ma maison. Ma maison avec moi dedans. Mais le savait-il ?

Alors j’ai eu l’idée de sortir. J’ai ouvert la porte d’entrée qui donnait sur le petit balcon abrité et lentement je me suis avancé. Jusqu’à ce que la lumière du soleil vienne éclairer mon visage et ma main. J’ai fait un signe, comme un salut, une reconnaissance. M’a-t-il vu ?

Et elle, aujourd’hui, qui a posé son trépied au même endroit que lui, est-ce qu’elle me voit, debout derrière la fenêtre de la petite chambre sous les toits ? J’ai pourtant écarté le rideau, elle n’a pas pu rater ça. Elle aussi c’est un bipède. Ou un monstre au corps de femme et à la tête en appareil photo. Je reste un moment à l’observer parce qu’elle m’intrigue. Qui est-elle et pourquoi prend-elle autant de temps à faire un cliché ici, de ma maison ? Peut-être a-t-elle entendu parler de la légende ? S’ils savaient ! Oh non, ça n’est pas une légende. Tout au mieux un sacerdoce. Oui c’est moi, c’est encore moi, c’est toujours moi, je ne sais plus comment l’exprimer. Je me souviens du peintre et de mon inspiration manquante. Je me souviens aussi que sa présence, puis son départ, ont provoqué la naissance de ce roman que j’écris encore, ou toujours. C’est l’histoire d’un homme qui ne meurt pas. Il ne meurt pas tant qu’il écrit, tant qu’il rêve, tant qu’il pense à ses personnages. Il ne meurt pas, l’écrivain, il ne meurt pas.