Six heures trente

Six heures trente , mon réveil sonne . C’est l’été depuis trois jours à Paris. J ‘adore être réveillée par le chant des oiseaux, la fenêtre ouverte et les volets  pas complètement fermés pour laisser passer l’air. Je cours dans mon salon pour observer mes trois nouvelles voisines plantées sur des échasses. Elles ressemblent à des talons aiguilles qui n’ en finissent pas. J’incline mon cou en arrière et je vois les cabines perchées dans le ciel. Il est écrit CBC, dessus , en grosses lettres bleues. J ‘aperçois le conducteur qui travaille tout là-haut , juste au-dessus de moi. Je me recule vite. Il me voit peut-être . Il a même peut-être des jumelles pour m’observer et mes voisins aussi.
Quand on a acheté cet appartement , il y a dix ans , il était écrit sur le site du promoteur : « résidence arborée , plein ouest , balcons ensoleillés , sans vis à vis ».
Tu m’as dit : « c’est super , on pourra déambuler à poil dans l’appartement. Surtout pas de rideaux ! C’est trop sympa pour profiter de la lumière et de la vue « .
De la vue !  C’est à l instant présent ,  le grutier qui jouit d’une vue plongeante sur moi. Il est juste au dessus de moi, moi, toute nue , derrière la baie vitrée de mon salon. Je l’observe . Il me fait des signes. Je m’enroule vite dans ma serviette de bain rose. Je vois l’homme descendre le petit escalier de la grue , quatre à quatre et me faire des signes en même temps.
J’aimerais tant qu’il me raconte sa vie , cet homme. Il doit avoir des anecdotes croustillantes sur toutes les personnes qu’il a observées à leur insu , du haut de sa grue. Je décide de m’habiller très vite pour aller le rejoindre. Rejoindre qui ? Je n’en sais rien car je n’ai pas pu voir son visage, tellement, il est petit d’aussi haut. Je prends vite l’ascenseur pour rejoindre le rez-de-chaussée et cours dans le jardin de ma résidence pour rejoindre la sortie. Le grutier doit faire la même chose pour rejoindre la sortie de son chantier , toute proche de la mienne . Je me retrouve essouflée, face à un homme essoufflé.
 » J’ai profité de ma pause d’une demi-heure , Madame ».
 » Et moi , j aimerais bien que vous me racontiez tout ce que vous avez vu du haut de votre grue. Puis-je vous inviter à prendre un café , dans mon troquet préféré ? Il est à deux pas. ».
Nous marchons côte à côte, avenue Bel Air pour rejoindre le Triomphe. Nous nous asseyons l’un en face de l’autre , à la terrasse , éclairée par la lumière douce du matin.

le travail de Maryse vue par Camille Helbéïe

Parlons de ce qui va suivre. Celle qui a écrit et qui est Maryse. D’ailleurs non, on ne va pas parler d’elle en particulier parce que moi, introducteur provisoire, je ne la connais qu’à travers sa plume.

Ce qui intéresse, c’est ce qu’elle dit.

Ce qu’elle exprime. Elle s’exprime en nous éclaboussant d’encre. On ne sait plus où tirer l’intérêt qui nous apprendra qui elle est, elle a évidemment caché tout ça. C’est intéressant de chercher, c’est vain – et c’est justement ça qui vaut la peine.

Ces textes qui ont pris forme dans la structure des exercices d’écriture n’ont pas de particularité singulière. C’est facile à dire, mais c’est cela qui rend beau. Comme directement au lecteur, je vanterai les mérites de ces écrits. Il faut lui donner envie.

J’ai envie.

Comprenez bien, c’est que je suis venu, j’ai lu, j’ai voulu.

Maryse (il faut rappeler son prénom) évolue. Maryse nous donne des sentiments. Sont-ils les siens ? Grisant de ne pas savoir.

Pliée en un nombre particulier, elle a rédigé une valse à 17 temps (je ne compte pas les contre-temps, nous irions trop loin) pour entraîner doucement un cavalier imaginatif. Elle a envie d’écrire tout ça, de s’essayer.

Je ne la connais qu’à travers sa plume blanche, mais c’est assez. On s’y plaît à l’attendre, elle, cachée derrières ses arbres.

Camille Helbéïe

Amazonia

Les yeux écarquillés, j’arrive à Amazonia, enfin. Rien que du vert et du bleu à perte de vue. Aucune pollution. L’air est merveilleusement pur. Je prends un ascenseur au pied d’un arbre immense et me retrouve au sommet d’une tour qui fend les cieux lumineux et translucides.Une tour en feuillage d’eucalyptus, très embaumante. J’ai un rendez-vous d’embauche dans une start-up. Depuis la salle d’attente où je viens d’être accueuillie par une hôtesse aux jambes démesurément longues, j’observe la ville. On est le matin. Un hallo de lumière rose m’enveloppe. Des petites filles à la queue leu leu, tirée par une bouée géante sur le lac tout rose, vont à leur cours de danse. Un homme en costume ceintré, couleur taupe, rivé les yeux sur sa montre, passe en taxi pirogue. Sera-t-il à l’heure à son rendez-vous ? Un couple d’amoureux, tout ébouriffé sort de son nid dans les arbres en glissant sur une corde. Une jeune fille, tout de rose vêtue, va au travail en balançoire. Le ferry du matin laisse échapper des centaines de cols blancs qui s’affairent pour rejoindre leur gratte ciel de verdure.

Paul ?

Pas drôle ! Tu l’as fait ! Me faire suivre par un détective. J’en étais sûre. Tout à fait, ton genre, ça ! … Cet homme, grand, en caban marine, nouveau dans le quartier, que j’ai aperçu plusieurs fois déjà. Il est maintenant au pied de mon lampadaire, un soir d’hiver, sous mes fenêtres. C’est là que ma lune de miel avec ce nouveau personnage s’arrête. C’est trop tard, Paul ! Comment faut-il que je te le dise ? Je ne suis partie pour personne. Il va te le dire, ton détective. Je suis partie à cause de toi et pas pour un autre que toi….

Les images défilent dans ma tête. Le bas a blessé, à un moment. Je ne sais plus quand. Il s’est filé, le bas. Définitivement.

On s’en fout Paul ! C’est fini, maintenant. Depuis des mois, des années, je savais que j’allais partir… J’attendais le déclic, la goutte qui allait faire déborder notre vase déjà trop plein. Un week-end plus insupportable que les autres. Des vacances d’été en tête à tête, trop interminables. Une soirée foot à t’entendre crier avec tes potes sur le canapé du salon. Les cadavres de canettes de bière sur le balcon. Ta mère et ses conseils pour que je m’occupe bien de son fils.

Quand la semaine dernière, je me suis retrouvée seule au resto parce que tu avais oublié mon invitation. J’ai pété un câble. J’ai commandé une bouteille de Meursault, du foie gras. Ton préféré, celui au poivre de Sichuan. Puis je me suis levée, j’ai réglé l’addition. Mes tempes bourdonnaient. J’étais oppressée et nauséeuse. J’ai pris la ligne 1 pour rentrer. Je suis descendue à la cave, chercher ma grosse valise orange. J’y ai mis mes robes préférées, mes livres de Duras, mon foulard à pois vert, mon manteau Anastasia. J’ai laissé mes clés sur la table du salon et un post-it rose « Je pars »

Puis j’ai claqué la porte et suis partie la tête froide, sans me retourner.

 

le premier jour après moi

Je viens de m’endormir pour la dernière fois dans tes bras. La lumière devrait bientôt s’éteindre. Pourtant je continue de te voir.

Je t ‘observe comme si je te rencontrais pour la première fois. Ta silhouette élancée de danseuse, ta taille si fine, tes pieds toujours positionnés en cinq et demi. Tes tâches de rousseur qui faisaient craquer tous mes potes à la fac de médecine. Elles n’ont pas changé depuis trente ans.Ton port altier de danseuse, ta nuque toujours bien droite, tes cheveux relevés qui te donnaient un petit air hautain. Ce petit air hautain qui faisait que j’avais toujours envie de toi. Je n’ai jamais pris le temps de t’observer comme aujourd’hui. Je ne t ai jamais dit « je t ‘aime » non plus. Quel con !
Tu es assise sur le lit et tu sanglotes.Pour la première fois, j’ai  une envie folle de te prendre dans mes bras pour te consoler. Auparavant, te voir triste me faisait fuir.
Je voudrais me lever, mais c’est impossible. J’ai l’impression d’avoir des semelles de plomb, un dos de plomb, des paupières très lourdes. J’essaie de dire un mot, mais aucun son ne sort de ma bouche, alors que je crie très fort.
Puis tu te lèves. Tu te diriges vers la cuisine. Je t’entends préparer un thé, certainement ton préféré, celui au riz soufflé. Forcément dans ton mug rouge. Tu reviens dans la chambre, tu t’ allonges sur le lit et te blottis tout contre moi. Tu prends des forces pour ta nouvelle vie.
Est-ce que je pourrais toujours te voir, ainsi ?
J’ai la réponse. La lumière s’éteint petit à petit.

Tu deviens floue, et puis plus rien. Le premier jour après moi s’en est allé.

Adieu Fanny !