Avec toi

Tu écris de la main gauche.
Tu traces de toutes petites lettres attachées les unes aux autres comme des hirondelles sur des lignes télégraphiques et ça forme de longs mots difficiles à déchiffrer. Tu laisses beaucoup d’espace entre eux pour les laisser respirer. Des espaces larges et grands comme le bleu entre les nuages et quand je lis je respire entre les lignes.
Tu dessines aussi.
Des ronds. Des traits. Des flèches. Des spirales. Ça tourbillonne.
Tu ne parles presque pas. Tu pousses les sons hors de ta gorge. Tu les envoies en l’air et moi je les attrape. Quand je peux je les apprivoise.
Quand je peux seulement car le plus souvent tu restes au-dedans de toi, ça peut durer des jours, des jours ou j’attends comme on attend que pointe la tête de la tortue hors de sa carapace. Tu es une tortue. Avec des griffes. Tu es un ours. Un escargot.
Des fois tu touches ton pouce avec ton index; tes doigts s’agitent comme des pinces. Tu es un crabe qui bave comme un escargot et qui rit comme une guenon. Quand tu ris ça signifie que tu es heureux. Alors là, ta joie toute entière se jette sur les gens comme un boulet de canon. Tu les serres très fort pour les retenir, tu les empêches de respirer pour que jamais ils ne s’échappent, tu les étouffes de ton amour et ça moi j’aime pas. Pas du tout. Tu me fais peur quand tu aimes trop.
Quand ça parle trop fort autour tu bouches tes oreilles avec tes deux mains comme un enfant pas content. Mais t’es pas un enfant tu es mon grand frère et rarement pas content.
Tout le contraire des parents.
Eux contents jamais.
Jamais de musique.
Jamais déranger les voisins. Ils disent qu’on dérange assez comme ça.
Ils veulent dire avec toi.
Moi je pense que c’est eux qui nous dérangent. Avec eux pas la joie.
Des fois pas souvent ils partent.
Et quand il n’y a plus que nous deux tous seuls et personne pour voir je fais tout comme toi. Je mange avec les doigts. J’écris de la main gauche. Je tape des pieds et des mains comme toi mais pas fort. Je bouche mes oreilles avec les deux mains quand tu grinces comme ça ta voix me pique pas mes tympans.
Quand on est que toi et moi on joue avec les mots. Tu commences toujours. Tu donnes le coup d’envoi comme on lance un ballon. Tu jettes un mot en l’air je le mets dans mon filet j’en ajoute un. Puis toi. Puis moi. Puis toi puis moi puis toi puis moi.
On écrit des poèmes. Rien que pour nous. Toi tu parles à la lune. Moi je parle à la terre. Toi tu grimpes tu cours tu sautes sur les cratères. Moi je marche devant je ne me retourne jamais. On avance. On se détache du monde. On se pose sur le vent et on dessine des ronds des courbes des lignes et des spirales avec les hirondelles.

c’est mon ciel

97958982b467f3ff59c70a107023face

Fenêtre 1

Depuis mon lit, dans le cadre de bois qui structure le tableau, je vois le monde se mouvoir dans les nuages et la trajectoire du soleil. Mon ciel à moi ressemble à un décor découpé en 4 parties égales et je vais plus loin dans ces changements de paysages que dans toutes les promesses de catalogues et de voyages de noces. Le soir, la lumière des ampoules parsème de tâches jaunes le tableau noir de la nuit. Dans le reflet, je regarde les murs flous et les photos que j’ai posées dessus. La forme qui se dessine au centre, les contours dans le contour, l’ombre dans le reflet des murs blancs, c’est moi. Le vide qui se dessine à côté de moi je le vois aussi, une place vide, un homme en moins, moi seule dans le tableau de la fenêtre entr’ouverte. Une araignée est sortie de sa toile et je vais rester là pour regarder la nuit. On dirait que quelqu’un m’appelle mais je ne réponds pas.

J’éteins. Je reste dans le noir et je vois la vie des autres comme si c’était la mienne. Je regarde, je divague avec  tous ces corps étrangers qui se déplacent dans le silence. Tout semble calme et paisible. Si je ne devais me nourrir et me plier aux usages du monde je ne sortirais plus. Je resterais là. En retrait. Planquée. Visible ou invisible, assise ou debout à ma fenêtre que je laisse entr’ouverte, le plus souvent.

Parce que je ne suis pas à l’aise avec le définitif. Je n’aime pas de radical, le ouvert ou fermé. Je préfère l’entre-deux. Ni dedans ni dehors. A la décision prise je préfère l’embarras du choix. L’offre. Le tout possible.

Il fut un temps ou ça avait son charme. Aujourd’hui, ça énerve. C’est ainsi. Tout change, tout se transforme comme on dit. Mais il fut un temps tout de même ou l’entre-deux m’allait bien. Au début. Aux tous débuts de nous. Il aimait bien cette tendance, mais cette tendance est devenue le gage de ma passivité. Dit-il.
Il a parlé de ouate aussi. Je crois bien qu’il a dit que je vivais dans la ouate. Je ne sais plus trop, je regardais le ciel bleu ciel sans ombres et sans chichis s’étaler dans le cadre de bois, pas un nuage, pas un pli, un bout de bleu pur taillé dans l’immense, rien que pour moi. J’ai entendu la porte se refermer sur ses reproches.

J’ai attendu que le bruit de ses pas s’éteigne dans l’escalier et j’ai quitté le lit pour ouvrir la fenêtre en grand. Je n’ai pas sauté. Je n’ai pas laissé les bourdons qui sortaient de mes narines s’écraser sur les vitres fraîchement lavées. J’ai laissé l’air frais lécher les murs et effacer les traces de sa présence.

J’attends. Je me reconstruis. Bientôt je vais renaitre.

Fenêtre 2

De ma fenêtre, je vois les plantes pousser sur le balcon. Des fois j’arrête d’écrire, et je leur parle. Il paraît qu’il faut parler aux plantes. Prenez deux graines identiques, deux haricots secs, ou 2 lentilles et faites les germer dans un petit morceau de coton que vous gardez humide. Une fois germées mettez les graines en terre et faites pousser les deux plantes dans 2 pots différents. Arrosez les également, parlez à l’une mais pas à l’autre et observez. J’ai 5 ans, je suis une fille, j’ai un père un frère et une mère et, le front collé contre la vitre froide de la fenêtre de ma chambre, je pousse de travers.

Devant moi, au-dessus, sur les côtés, les barres grises des immeubles ferment l’accès au ciel mais les fenêtres alignées ouvrent sur d’autres mondes. La cour m’est interdite alors j’évite de regarder en bas pour ne pas être tentée. Pourtant je connais tous ceux qui jouent avec mon frère au foot et à l’élastique, ils sont là tous les jours. Je vois loin et dans l’immeuble d’en face, la tâche brune penchée à la fenêtre est toujours là, je ne distingue pas  son visage me faudrait des jumelles mais je sais que comme moi elle regarde au dehors. Comme moi elle n’a pas le droit de sortir et comme moi la nuit elle disparaît.

Un jour  le camion des pompiers et la grande échelle haute comme une grue sont entrés dans le cadre. Des hommes en rouge brillaient et couraient, le son traversait les vitres, la tâche brune aussi avait traversé la vitre.

Quand le soir tombe, la grande fenêtre renvoie l’image du dedans mais si j’éteins je vois des tas de petites tâches jaunes qui brillent dans le noir. C’est mon ciel, mon monde à moi.

Enregistrer

Il eut l’idée… par Sophie A.

La consigne : après avoir pris de nombreuses notes au cours d’une promenade de 15 minutes dans les rues de Montmartre, il s’agissait pour les participants d’écrire la suite du texte ci-dessous marqué en gras. Les notes prises devaient servir d’appui pour le travail d’imaginaire.

Né à Varsovie, Londres, Moscou, ou Leningrad, capitales plus rétives, j’aurais eu des arrières mieux assurés. La Ville Lumière, la coquette, mon cocon, a coutume de se montrer bonne fille avec l’envahisseur, du moins depuis sainte Geneviève, assez mal lunée pour convaincre Attila de lever le camp. Les mauvaises têtes ne s’y bousculent pas. On compte parmi ces insoumis un mien aïeul, quoique de sexe masculin, meunier de son état, Montmartrois, et propriétaire du Moulin de la Galette, tendance ronchon. En voyant l’armée impériale Russe arriver porte de Pantin, le 30 mars 1814, il eut l’idée de tendre un piège à ces soldats fourbus, avides de breuvages rouges blancs bleus et de poitrines rosées. C’est là, chez lui que s’arrêterait leur marche, et suspendus aux ailes des moulins de Montmartre, on entendrait ces gueux pleurer leur défaite sur les toits de la ville.
Mais mon aïeul, bien que robuste et zélé, ne pourrait, sa femme et son ami Brecht le lettré le lui rappelaient sans cesse, agir seul.

Il lui faudrait d’abord se réconcilier avec les chiens de la Butte. Le noir et gris qui depuis toujours vient pisser sans vergogne et sans lever la patte sur le pas de sa porte, le petit au poil ras, roquet de son état, et l’autre aussi, celui qui va sans laisse et sans but mais qui le soir venu, vient se frotter aux jambes de la femme aux cheveux paille drus comme ses pinceaux. Il persuaderait les taverniers et autres tenanciers de rassembler leurs fûts et leurs conserves, tâche bien plus aisée que celle d’aller convaincre les prostituées du bas faubourg de remonter le russe jusqu’en haut de la Butte. Il prendrait pour cela conseil auprès du vieux barbu qui voit le monde à travers ses lunettes d’écaille. Lui seul dans ici connait la langue et les coutumes de l’ennemi, il serait son atout, son allié le plus précieux. Ensemble ils prendront les devants. Ils affineront la stratégie et peintres, danseurs et musiciens, hommes et femmes, jeunes et vieux animeront le bal.
Un bal fantastique, le dernier bal de l’armée russe, un bal funeste, sanglant, inoubliable dont lui, mon aïeul, serait le héros, lui le ronchon le rabougri en qui, jusque là, jamais personne n’avait cru.

incipit par Sophie A

Mon fonds de commerce c’est les secrets : on me paie pour les garder.

On m’appelle La Tombe.

 Mais bon, viens avec moi, on va boire un verre, je vais te raconter.

Tout a commencé quand j’avais 9 ans. Ça date. Un jour, j’étais rentré un peu plus tôt de l’école et je suis tombé nez à nez avec un type qui sortait de la chambre de ma mère. Il m’a regardé d’un air ahuri. Je ne sais pas trop si c’était de moi, de ma mère ou de ce type tout rouge et tout froissé que j’ai eu honte mais j’ai couru me cacher dans ma chambre. Quand il est parti, ma mère est venue me voir. Elle n’a pas dit un mot. Elle a seulement posé son doigt sur mes lèvres et a fait chuuut. Évidemment je me suis tu.

Plus tard, les filles dont j’étais amoureux venaient me confier leurs sentiments pour les autres gars. Ca me clouait le bec. J’écoutais et j’aimais en silence. C’était au collège. Au lycée, ça a continué, les filles me disaient tout. « Je vais te dire un truc que je n’ai jamais dit à personne, tu promets que tu ne le répèteras pas promis ? », leurs rêves, leurs fantasmes, leurs secrets les plus secrets, les plus dérisoires, les plus intimes nourrissaient les miens.

Un soir, en sortant du gymnase des types m’ont cassé la gueule pour que je dénonce l’auteur d’un vol dans les vestiaires. Je savais. J’ai eu des bleus, du sang, des côtes cassées mais j’ai rien dit.

Ça a été le déclic.

Ma première cliente s’appelait Héloïse.

On était un peu proches, elle était belle et brune, elle avait un secret, j’ai senti que c’était un truc bien lourd, un truc qui te pèse comme une enclume et dont tu sais pas quoi faire tellement c’est écrasant alors j’ai dit :  50 euros.

Elle : Tu déconnes ? 

Moi : Si tu veux que je le garde tu me donnes 50 euros.

Elle : C’est cher ! 

Moi : Quelle est la valeur que tu donnes à ton secret ? Ca c’est une phrase débile qui m’avait marqué quand je regardais Desperate Housewives avec ma mère.

J’ai insisté : Il vaut combien ton secret ?

Là, elle m’a envoyé des rafales d’insultes mais j’ai senti que ça avait fait son effet, et en effet, quelques jours plus tard, elle est venue me raconter le truc bien lourd qu’elle ne voulait dire à personne et elle m’a donné une enveloppe avec un billet de 50 plié en deux.

 Voilà comment ça a commencé.

Quelques années après j’ai ouvert un cabinet pas loin du Père Lachaise.

Tu veux ma carte ?

mise en plume par Sophie A

Je suis ici parce que je cherche, je farfouille des mots, des idées des sensations, j’écoute les rythmes, et ce qui vient quand on me lance et que sans filet, je me laisse porter par ce qui surgit, sans retenir et sans juger, propulsée en avant, sur les côtés et vers le fond de mon âme, comme rarement,  j’y vois des tâches qui se transforment en mots. J’écris ces mots qui sont les miens au moment ou ils  jaillissent, et ils deviennent vivants quand je les dis à haute voix. Je les dépose dans l’oreille de ceux qui sont là, dans la même pièce et le même jeu que moi. Ensemble nous écoutons les bruissements de l’intime.

J’aimerais que les autres m’entendent du côté de cette rive, qu’ils ouvrent des oreilles des narines et des yeux grands comme des océans et qu’ils se penchent sans tomber, éprouvent leur équilibre, qu’ils s’inclinent jusqu’à ne plus tenir qu’au fil ténu des mots et des phrases qui se tissent entre elles pour composer une toile peinte de mille couleurs, vives ou pâles, éclatantes, criardes, sombres ou violentes, qu’importe.

J’aimerais que les autres soient talentueux si talent rime avec sincérité, avec écoute, respect, présence, si talent résonne quand tu oses, quand tu quittes et quand tu te perds. J’aimerais me perdre et que les autres aiment se perdre aussi.

à partir du poème « Il y a » de Guillaume Apollinaire.

Il y a les mythes
Il y a les doutes
Il y a les moustiques et les tiques
Les pics, les flics
Il y a les couleuvres à avaler
Les poissons chats les poissons lune les poissons volants les poissons rouges et les poissons pas nés
Il y a les montagnes hautes, les petites collines
Les montagnes rocheuses et les montagnes de sable qu’on appelle les dunes
Il y a toutes ces montagnes à surmonter, ces sommets a atteindre
Il y a les mensonges
Il y a Sisyphe et Narcisse et Neptune
Il y a Pasiphaé
Il y a le jour qui dure 24h et la nuit qui ne trouve pas sa place
Il y a le temps, et plus de morts sous la terre que de vivants dessus
Nous il y a
Nous qui marchons encore avec tous les microbes, les cellules, les atomes, les hormones, les chromosomes, les pépites et parfois les météorites
Il y a cette petite tache verte dans la pupille de Betsabée
Il y a le cadre autour du tableau
Et puis le crépitement du feu les jours de pluie
Parce qu’il y a la pluie
La pluie qui tombe sans arrêt et qui donne envie le matin de rester au lit mais tu te lèves malgré humidité et le désir de mieux et tu t’en vas bonnant malant rejoindre les bancs de sardines dans le port du Pirée. Tu voyages vers d’autres horizons, plus vastes  et chatoyants que le sol du Printemps Lafayette où t’attendent d’autres vivants moutons. Les gros moutons, les petits moutons, les moutons blancs qui claquent leur fric, les moutons noirs, les égarés
Il y a
Il y eut
Il y aura

J’ai dit (version de la femme)

J’en ai vraiment plein le dos de sa passivité. C’est pas une montagne quand même d’acheter le fromage pendant que je fais l’épicerie. Je sais que monsieur n’aime pas le fromage. Monsieur n’aime pas le monde, monsieur n’aime pas Auchan, monsieur aime bien tout compliquer. Mais personne ne lui demande d’en manger du fromage, on lui demande juste de penser aux autres, de faire la queue et de prendre un morceau de gruyère, une tranche de bleu d’Auvergne et un petit chèvre, comme d’habitude. Les bries, les camemberts, les morbiers on oublie, les nommer seulement le ferait chavirer. Mais monsieur en a marre.
Il dit qu’il n’en peut plus.
Il dit que faire les courses ça le transforme en zombie.
Il dit qu’il déteste le samedi. Il me dit tout ça comme si c’était moi qui avais inventé les jours de la semaine. Je n’y peux rien si le samedi c’est mon seul jour de libre pour les courses, et le samedi c’est les promos.
Il dit qu’il s’en fout des promos et qu’il préfèrerait bouffer des pâtes au beurre que prendre le même bain de foule tous les week end. Il dit qu’il est claustrophobe. Il dit aussi qu’il est agoraphobe. En somme monsieur est phobique.
Mais moi je crois que c’est rien qu’un flemmard.

Quand j’y pense…  Je l’attendais à la caisse depuis 10 minutes alors je suis retournée au fromage et je l’ai trouvé tout pâle, assis sur un cageot, perdu a côté des conserves, les mains vides.
Oser me faire ça le jour où j’ai 6 personnes à diner, avec le stress de rater le repas, cramer le rôti, faire sécher les pommes de terre, encaisser les remarques de maman. Evidemment monsieur avait oublié. Il avait zappé les 70 ans de maman, c’est dire…
J’ai dit c’est pas possible d’être aussi mou et si peu autonome! Il s’est levé comme un fou, il s’est mis à hurler devant tout le monde, m’a insultée en plein milieu du supermarché, me traitant de collégienne autoritaire à cause de mes chaussures du week end, les confort à pompon, on voit bien que c’est pas lui écrase ses oignons toute la semaine dans des escarpins.
J’ai essayé de rester calme, je me suis accrochée un sourire aux lèvres et les mains au caddie, il a fini sa crise, a tourné les talons et m’a plantée là toute seule.
J’ai cherché des signes de compassion dans la file d’attente mais tout le monde zyeutait mes chaussures alors je suis allée prendre la queue.  De toutes façons, ai-je pensé, il n’ira pas loin. C’est moi qui ai les clés de la voiture. Et si il attrape la phobie des parkings il n’aura qu’à rentrer à pied ça lui fera les muscles.

Ça n’a pas pris longtemps, j’en étais à l’époisses quand le téléphone a sonné.
Il me disait de me dépêcher.
Je lui ai dit de m’attendre près de la voiture pour m’aider a ranger les courses dans le coffre.

SA

Pouah.

J’écris dans les notes de mon téléphone portable. Depuis quelques temps je fais ça, j’écris dans les notes des idées des titres de livres à lire des expos à voir des musiques à écouter, mes notes sont pleines de notes. Saturées. Depuis peu j’écris aussi des lettres. Ce sont des lettres qui disent les choses que je ne sais pas dire a haute voix. Des lettres pour que mes pensées soient claires, pas fouillis et rouges d’émotions ou de confusion. A la fin j’appuie sur le petit carré au bas de la note et je m’envoie ma lettre par mail. Je tape mon adresse et ça arrive sur ma boîte, j’imprime, c’est magique.
Donc ce soir j’écris sur mon téléphone avec pour consigne : entrer dans le détail de ce qui m’entoure.
Face à moi le piano blanc et une partition ouverte. Sur le piano un métronome un zootrope miniature avec des petits bonhommes bleus, un cadre avec une vitre ovale vide, pas encore rempli mais il manque une partie si je me souviens bien, à côté une lampe ronde, grosse boule de lumière, une carte postale en relief comme un pop-up, des jonquilles en pot un peu fanées. A gauche du piano F. est assis sur le grand canapé trouvé la semaine dernière sur le bon coin. Un canapé en cuir marron super confortable. On n’a jamais eu un canapé si confortable. F. est donc confortablement assis dans le canapé tandis que je suis affalée dans un fauteuil, les jambes sur l’accoudoir, pieds nus, les yeux sur le petit écran avec 12% de batterie.
F lit.
Les enfants sont dans leur chambre. Ça chuchote.
De temps en temps F fait pouah, habituellement signe qu’il s’émerveille. Mais ce pouah là est un pouah de déception parce qu’il est suivi de merde et pas de oh la la.
De la subtilité du pouah…
Pas de bol, le livre qu’il a acheté ne va pas l’aider à finir le boulot qu’il doit avoir terminé  « absolument » pour demain.
Ça chuchote plus fort, disons que ça murmure avant de rigoler. Les enfant se racontent des trucs. Ça me fait chaud au ventre qu’ils se racontent encore des trucs comme quand ils étaient petits, le soir avant de s’endormir.
Maintenant ils me dépassent, elle de quelques centimètres, lui de quelques sentiments.
Ils sont beaux savent plein de choses et je m’émerveille chaque jour de ce qu’ils sont devenus. Libres et drôles. Mais présentement carrément  chiants… Taisez-vous ça suffit maintenant.
Besoin de silence pour entrer dans ce qui m’entoure.
Silence.
(Ouf. Ils sont grands mais ils m’écoutent encore.)
Un gros coussin en tissu vert avec des petits triangles blancs. Un fauteuil de velours vert foncé, l’assise aussi est enfoncée. Un escalier en colimaçon avec des marches en bois et une rampe en métal, devant une fenêtre fermée. Une partition sur un pupitre, des percussions, des boites, des fils électriques autour de la clarinette plantée sur sa tige, un encrage géant sur papier buvard de la Victoire de Samothrace avant qu’elle vole, avec des éclaboussures noires dans le dos, une petite table ronde ouverte aux 3/4 collée au mur au dessous de la Victoire, sur la table un ordinateur éteint un clavier une souris et 2 tabourets en bois. Regard circulaire vers le canapé. F n’est plus là, dégoûté de ne pas avoir le bon bouquin. Les enfants dorment. Mes bottes sont étalées au pied de mon fauteuil, mon sac ouvert sur le coussin vert et blanc, une petit table basse avec une tisane qui refroidit, 2 tasses, une pince a cheveux, des feuilles des feutres, un Gaston la gaffe, une autre BD, une boîte d’allumette, j’ai froid aux pieds, je suis vivante, ils dorment, tout est calme.

Véronique

A 12 ans elle avait des boutons d’acné, des tâches rouges et blanches également réparties sur son visage trop pâle comme des champignons vénéneux.
Ses cheveux longs jaunes et drus, sa frange trop épaisse (mais qui ne parvenait cependant pas à cacher la broussaille des sourcils) bordaient un visage anguleux percé de petits yeux bleus, vifs, profonds. Un regard aigu, intelligent.
C’était mon amie, mon étrange amie. La plupart du temps, nous étions mortes de rire, mais quand elle riait, ses lèvres retroussées découvraient deux incisives cariées en leur jointure, comme si un rongeur caché au fond de la gorge était venu les grignoter.
Je le voyais, je m’en foutais, je voulais m’en foutre.
Pas elle.
Elle parlait de tout ça, la peau les dents les cheveux et ses parents pauvres avec ironie et désinvolture, les sourcils légèrement froncés, tout en laissant s’échapper la fumée entre les lèvres et les dents, en un long sifflement. On aurait dit une cheminée.
Elle fumait.
Personne n’osait rien dire, ni juger, ni se moquer, enfin je crois. Ses notes et ses dissertations ne le permettaient pas. Ses écrits, lus en classe à haute voix malgré toutes ses réticences, nous faisaient voyager dans des contrées lointaines, des mondes inconnus peuplés d’images et de poésie, et son humour, un humour jeté là, simple et sain déclenchait des rires sonores et spontanés, en tous cas le mien. Ses « rédactions » me faisaient rire aux éclats, et pleurer.
Et aussi les sublimes morceaux de violons avec lesquels elle luttait.
Et les mains de son père mutilées par les machines à découper le bois.
Et la voix éraillée de sa mère, les cris des enfants tristes de cette maison de banlieue toujours en chantier, toujours en travaux. Tout ça me faisait rire, à en pleurer.
A 13 ans l’acné a presque recouvert son visage, des sillons se sont creusés sur la peau et son écriture s’est inscrite elle aussi dans la profondeur. Je lisais ses poèmes tandis qu’elle riait toujours plus de mes blagues et de mes histoires.
A 14 ans son dentiste lui a proposé de lui arracher les dents. Toutes. Il a opté pour la solution radicale, un appareil, une sorte de sourire en plastique a remplacé l’ancien. Fini les souris. Pour la fumée ça ne changeait rien, elle continuait à siffler entre les dents du haut et la lèvre du bas, ses notes et ses poèmes ne cessaient de grimper, sa honte avec.
Nous n’en disions rien, on continuait à rire et à parler, avec nos amis, Giono, Hugo, Rimbaud, Franca, Rachid, Joao et à ne penser qu’à notre amitié, du moins je le croyais.
A 15 ans elle a rencontré son amoureux, tout aussi boutonneux, tout aussi brillant, les premiers de la classe, quand ils prenaient la parole nous nous taisions, même la prof semblait se recueillir, on écoutait, captivés, ensorcelés, fascinés par la justesse et la poésie qui s’échappait de leurs propos.
A 16 ans l’acné avait tant raviné sa peau de rides et de gros trous que son visage était comme crypté de hiéroglyphes. Une partition de plus en plus difficile à déchiffrer.
 » – Je vais faire une dermabrasion.
– Une quoi ??
– Une dermabrasion, ma dermato m’a conseillé ça, d’égaliser ma peau, de la raser comme on fait avec les cheveux.
– Mais t’es folle. Faut pas faire ça !
– T’inquiète, après elle sera lisse et douce comme celle de Blanche Neige. « 
Un mois après, je suis allée la voir dans la petite chambre du rez de chaussée de sa maison. Son visage était recouvert de bandages.

 » Ca a raté. L’opération a raté. Ce sera pire. Tu sais j’ai remarqué que tous les juifs portaient des lunettes. Tu ne portes pas de lunettes toi ? Tu devrais. Remarque t’as raison, c’est sans doute à cause de ça qu’on les a repérés. Les nazis étaient fous mais ils aimaient la musique, Wagner. T’auras pas peur si je joue Wagner là maintenant ? Ne crois pas que je te demande ça pour que tu mettes des lunettes. J’écris un mémoire sur un roi sans divertissement tu peux pas comprendre, mon père a violé les petites, enfin c’est ce qu’elles disent mais je ne les crois pas tu les crois toi ? moi je ne les crois pas, enfin si je les crois, je vais me jeter par la fenêtre, mais si je me rate en plus d’être défigurée je serai boiteuse tu parles d’une réussite Henri 4 j’irai pas que des bourges j’ai pas le niveau social j’entends allez va t’en je vais me suicider si tu restes tu vas me faire rigoler et je suis pas d’humeur.  »

Ils l’ont enfermée, droguée, abrutie par les neuroleptiques, je ne l’ai pas revue, elle n’a jamais voulu, je crois que moi non plus. Un jour j’ai appris qu’elle n’était plus. Morte sans doute de désespoir et de dégoût. Et je reste là moi, mutilée, abrutie moi aussi, comme si quelque chose s’était éteint, parti en fumée avec elle.

Connasse

Je me souviens que la peau de son sexe était fine et transparente par endroits. Dans cette petite ville où nous nous étions arrêtés au départ pour manger une soupe de poireaux et dégoulinants tous les deux sous cette pluie du Nord qui te glace les os, pour nous réchauffer les jumelles, nous avions décidé de louer une petite chambre chez Mme Violette Leblanc.
Je me souviens que le papier peint était assorti à son maillot rose et que ça m’avait surprise ce rose soudain au milieu de tout ce gris et que j’avais ri. Je me souviens qu’il l’avait mal pris. C’est là qu’il m’a traitée de connasse et ce mot là m’avait subitement plongée dans le labyrinthe des mauvais souvenirs, dans la grotte sombre de ma mémoire, au temps ou les mots fusaient comme des projectiles et que maman pleurait le soir en s’endormant. Ce mot-là connasse m’avait renvoyée au temps ou les caresses s’échangeaient contre des dollars, au temps ou je n’y pouvais rien, c’était comme ça et voilà tout.
Pas pleurer, pas me plaindre, pas répondre jamais, alors je me suis déshabillée et je me suis approchée de lui. J’ai caressé son sexe malgré le connasse la pluie et le rose de son maillot de corps. A la fin, quand nous avons terminé, je me suis levée et sans rien dire, avant de le quitter, suis allée me servir dans son portefeuille.