Une veste

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

La vie est étrange : elle  avance à son rythme, tranquille et implacable, elle nous secoue en permanence d’événements grands et petits, qui nous bouleversent ou nous laissent indifférents, et nous avons facilement l’impression de vivre des choses extraordinaires au quotidien. Maréchal a été viré, c’est signe que la boite va mal, il va y avoir des licenciements ! Paolini fait 20 % dans les sondage,  l’extrême droite est au pouvoir ! Maman est fatiguée ce matin, elle a surement un cancer ! Et tellement d’autres…

Quand on regarde tous ces bouleversements avec le recul du temps si vite passé, ils ne forment pour finir qu’une suite de révolutions banales, qui tissent une vie banale. Et au milieu de ces bouleversements quotidiens, on n’a pas vu cette petite chose insignifiante, ce détail, ce petit truc de rien du tout… Ça n’est rien à côté du lait qui déborde (Marie va m’engueuler, la cuisine est dégueulasse). Et pourtant, c’est ça qui change tout. C’est ça, cet incident de rien du tout, ce détail qu’on n’a pas vu, qui marque le début du bouleversement !

Vous avez vu « U turn » ? l’histoire de ce type qui a une panne de voiture en pleine campagne. Une durite explose, il doit s’arrêter. Par chance, il y a un carrefour à 2 pas. Il est à 2 km du dernier village qu’il vient de traverser, où il a repéré un garage, et le panneau indique un autre garage, à 2 km aussi, mais dans  l’autre direction. Et il choisit l’autre direction.

Il ne le sait pas encore, mais c’est là que sa vie vient de changer. C’est à cet instant précis où il choisit l’autre direction que sa vie vient de basculer. Le lendemain matin, il est mort. Parce qu’il vient de faire le mauvais choix. Mais comment peut-il le savoir ? Il est poursuivi par ses anciens complices, la voiture est volée, et sa mallette contient des milliers de dollars. Hé bien le lendemain il est mort, à cause d’un garagiste demeuré, d’une fille un peu allumée, d’un shérif amoureux, d’un voyou minable… et d’un engrenage implacable. Bref,  il a fait le mauvais choix. Mais il ne l’a pas vu, cet instant fatidique !

Moi, c’était le 18 juillet. Et ce jour là, j’étais à mille lieues de soupçonner la somme d’emmerdements que j’allais me mettre sur le dos, rien qu’en reprenant ma veste. Oui, je sais, ça paraît banal.

Je déjeunais chez des amis. Bon déjeuner, c’était l’été, barbecue dans le jardin, j’adore les côtelettes d’agneau, compagnie sympathique, et le vin était bon. Bref, un excellent moment, d’autant qu’il y avait là une jolie fille qui ne demandait qu’à se trouver quelqu’un. Moi, j’étais partant, les jolies filles j’adorais ça, et l’idée de passer un bon moment avec elle me tentait bien. En même temps, je n’étais pas pressé, et je sentais bien que les amis chez qui nous déjeunions n’auraient pas apprécié que nous sortions ensemble : elle venait de divorcer, ils voulaient la protéger, je ne sais plus exactement, en tous cas, si j’ai joué à la séduction, c’était par jeu et sans penser aller très loin. Et au moment de partir, j’ai pris ma veste sur le tas empilé sur la boule, en bas de la rampe d’escalier. Je l’ai roulée, mise dans le coffre de mon scooter, et je suis rentré chez moi.
Si j’avais su… !

C’est à la maison que j’ai découvert que j’avais, sans m’en rendre compte, embarqué une autre veste, cachée dans la mienne, une veste de femme. Rien de grave, c’était même plutôt amusant. J’ai téléphoné à mes amis pour savoir à qui appartenait cette veste, et proposer de la ramener rapidement. Elle était  à cette fille ! Alors nous avons pris rendez-vous pour que je la lui ramène…

Aujourd’hui je suis en maison de repos, j’ai compris que jamais je n’arriverai à me débarrasser de Mélodie, et l’infirmière vient de me faire avaler mon Xanax du soir. Encore une semaine ici, et je devrai rentrer à la maison. Enfin, je devrais dire la maison de Mélodie. A moins que je ne réussisse enfin à lui échapper en réussissant mon suicide.

Ce qui s’est passé ? Oh, rien. Rien qu’un engrenage implacable, une suite logique d’événements et de circonstances que rien ne me laissait prévoir, avec au cœur mon désir de me faire une jolie fille, la folie de Mélodie, et l’infernale logique du piège.

Soni

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

Delhi, 14 février 2014, Soni, mon compagnon de route vient de me déposer à l’aéroport. Je pleure à chaudes larmes. Je suis tombée amoureuse de l’Inde. Et je dois rentrer ce soir, par le vol Air France Dellhi, Paris de 20h15. C’est impossible. Je ne veux pas donner mon billet à l’hôtesse Air France qui m’attend derrière son guichet. J’ai envie de lui jeter à la figure. Je n’ai pas du tout envie de retrouver ma fille, mes amis, mon boulot. C’est ici que je veux rester.

Toutes mes rencontres magiques défilent dans ma tête et je pleure de plus belle.

Il y a d’abord Soni qui m’a accompagnée pendant ces dix jours et qui m’a ouvert les yeux. Qui m’a fait découvrir qui j’étais dans nos longues discussions, dans le huis clos de sa voiture. Un huis clos, où l’on ne voit pas le regard de l’autre car on regarde tous les deux dans le même sens. Parler dans une voiture. On peut tout se dire : l’autre ne nous regarde pas, ne nous juge pas.

Il y a aussi toutes ces grandes et belles personnes dont j’ai croisé le chemin. Ces femmes heureuses de vivre avec un euro par mois et fières de leur labeur : dans les champs, sur les autoroutes, tellement philosophes et positives.

Il y a aussi ces étudiants qui rêvent de venir visiter la France. Vivine, le gardien du musée de Jodhpur, qui m’a fait découvrir des salles et des œuvres qu’on ne montre jamais aux visiteurs, habituellement.

Cette jeune femme, sur une route au milieu de nulle part, qui nous a préparé un chai tea , après avoir trait son bison. Ses yeux exprimaient tellement de choses, une noblesse, une grâce sans nom.

Le médecin bishnoi , qui m’a initiée à une cérémonie de l’opium, ce à quoi, je ne m’attendais pas du tout.

Tous les enfants avec qui j’ai parlé, le Rajasthan, un moment décisif de ma vie.

Une grande claque à ma vie d’occidentale qui se posait, tout le temps des questions.

Parce que vous comprenez, maintenant, j’avance plus forte dans ma vie.

Parce que vous comprenez, maintenant, je fais ce que je veux, moi.

Parce que vous comprenez, maintenant, je ne fais pas uniquement plaisir aux autres.

Parce que vous comprenez, maintenant, je dis non, quand je ne suis pas d’accord.

Parce que vous comprenez, je suis devenue quelqu’un d’autre. L’Inde m’a métamorphosée ….

Juillet.

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

Stage de théâtre de rue deux semaines dans le Berry. Petite annonce dans Libé. Partir deux semaines faire un stage de théâtre, partir vers l’inconnu, partir loin des autres, partir et découvrir. J’ose. Je m’inscris. Je vais au training de sélection, c’est ok je pars. Jamais je n’aurais cru possible de réaliser ce souhait. Moi qui depuis des années regarde les ateliers théâtre et jamais n’ose frapper à la porte. C’était il y a longtemps. C’était un choix, sortir d’une zone de confort, sortir des joues rouges et de l’appréhension, c’était un choix. Je suis une petite souris, je parle peu, j’observe beaucoup, je joue le jeu, je suis là, je fais comme je peux, je trébuche dans mes casseroles, je me regarde trop, des peurs archaïques me paralysent, je crois disparaitre, je suis minuscule, je pleure. Et je m’exprime, mon texte en main, je prends la parole, le silence m’écoute, les visages me dévisagent, on m’offre la parole, je peux me raconter, je peux exprimer ma fragilité, mon cœur bat très fort, je me dépasse. Je mange avec le groupe, je dors sous le même toit qu’eux, je partage. Je parle, j’ai mal à la gorge, c’est trop, un peu trop, moi qui me dévoile si peu, moi qui ai peur du regard des autres, moi qui me sens vide. Je fais les échauffements, j’écoute mon corps, j’ai mal à la tête, est-ce que je me fais trop violence, est-ce si bon pour moi ?

Le professeur metteur en scène me bouscule, il essaie, tente de faire sortir qui je suis à ce moment précis de mon existence. Avec le recul et avec les années, je peux dire qu’il a créée en moi l’inconfortable, me crier tu veux être comédienne ou pas ! Moi qui ne connais rien à rien, moi qui ne sait même plus pourquoi je suis là, moi qui ai envie de fuir, de rentrer à la maison, mais je reste, telle une guerrière, je fais face. Tu veux être comédienne ou pas, n’a pas de sens, il ne sait pas à qui il parle, il ne connait pas mon histoire.

Je fais un pas, je cherche la sécurité. Etre partie deux semaines, c’est déjà bien, m’inscrire c’est énorme, parler devant tout le monde c’est gigantesque, lui ne le sait pas, je ne me confie pas. Je suis bien seule mais je sais pourquoi je le vis.

Je rentre à Paris mi-juillet avec une angine blanche, je ne peux rien avaler, je me nourris de glace, cela m’apaise, me calme, j’ai mal, je rentre chez moi avec cette expérience, cette découverte de moi, d’un nouveau moi. Je suis dans le salon, allongée sur le canapé, le soleil dans la pièce, l’appartement est silencieux, j’ai fait le voyage intérieur, un de mes premiers, pas le plus doux ni le plus reposant, mais osé. Je suis vivante, le vide a pris ses jambes à son cou, des couleurs nouvelles m’habitent, je ne suis plus la même, je transgresse ma croyance, ce n’est qu’un début.

Une histoire, mon histoire, raconter des histoires.

 

Les brunes comptent.

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

J’étais assise au Blue Danube Coffee House, en terrasse. Clément St, un café sympa qui me rappelait d’où je venais, bien qu’au fil des mois je n’osais même plus m’autoriser à repenser à mon passé. Ce café, d’une manière secrète, me raccordait à ce que j’avais de plus cher depuis que je l’avais quitté. Je lisais le Vieil Homme et la Mer, la lumière était franche en ce début d’après-midi. Il fallait bien un avantage à se trouver de ce coin du globe, lorsque la brume ne l’emportait pas, le soleil pouvait réconforter le macadam. Mon linge tournait dans la laverie, à deux blocs de là.

Je lisais donc le vieil Homme et la Mer, je ne me souviens pas vraiment de l’histoire dans ses détails, mais je me souviens étrangement, nettement de la rue, de l’atmosphère, de ma position et je ressens encore ce livre entre mes mains. Ce livre, je l’avais acheté au Bookstore du coin, une librairie labyrinthique qui m’avait réanimée plus d’une fois. Je ne sais pourquoi, elle possédait un fonds de livres d’occasion, et au fond d’un couloir, où nul n’allait, j’ai découvert un mur de livres français. Au fil de mes vides, de la douleur de l’exil, de l’absence, de mon mal du pays, de ma solitude, de mon emprisonnement, de mon Alcatraz, je suis venue à un rythme effréné grignoter comme une petite souris cette pile nourricière.

La librairie se nommait Green Apple Books il me semble, enfin qu’importe, elle avait le goût de tous les terroirs du pays de mon ADN, elle détenait le plus beau trésor qu’un naufragé attend de la mer. Un livre, un livre, un livre…! J’avais lu et relu de grands écrivains, je me suis mise à imaginer le profil de l’ex-propriétaire de ces livres à qui la Apple Books quelque chose avait racheté le lot. Je me suis mise à rêver de sa vie au fil des lectures. Je me suis mise à respirer le papier, pour comprendre plus encore de lui. Il est devenu à juste titre mon seul ami dans ce pays. Il devait être mort pour avoir livré ses livres à l’agresseur. J’avais lu Sartre, d’où je venais, mais à l’âge que j’avais je n’en avais pas lu l’intégralité. Et bien là, j’ai tout lu et L’Enfer chez les Autres.

Ce jour là j’avais Le Vieil homme et la mer entre les mains. J’étais seule pour la première fois dans cette city, j’avais décliné le rendez-vous mensuel, la visite à mes beaux-parents à 8 heures de route d’ici. Dans ce coin du monde on parle en heures, et non en miles pour évaluer les distances. J’avais crée un petit tremblement de terre, ré-ouvert la faille de San Andréas, j’avais fait dérailler la machine qui roulait à vive allure vers une destination qui m’éloignait de mon centre.

Je lisais donc et puis la dernière page est arrivée, ma machine à laver devait tourner encore, j’avais le temps encore de rester un peu près du vieil homme. Réfléchir à sa bataille effrénée contre ou pour ? Je vous le disais, je ne sais plus très bien l’histoire, une histoire de lutte infernale avec un poisson énorme, une espèce de Graal, un truc que vous ne pouvez pas refuser, que vous ne pouvez pas lâcher…

Un peu comme avec cet homme que j’avais connu là-bas chez moi. Il était venu chez moi pour repartir ici et je suis reparti là avec lui. J’ai tout laissé, ma patrie, mes amies, même qu’Edith elle dit qu’il faut se teindre en blonde lorsque ça vous arrive, c’est pour dire. Et moi j’avais l’âme d’Edith, les chansons, je ne les écrivais pas, ni même je les chantais enfin rarement, non moi je les vivais à feu et surtout à sang. J’avais suivi cet homme, de la trempe de ceux qui avaient sauvé mon pays enfin, ça c’était le film que se faisait mon père normand. Voilà: j’étais allée là où pas un péquin de chez moi ne m’a dit de ne pas aller.

L’Amérique en blonde, sans gauloise au bec, pas même la Green Card, je faisais des ménages en clandestine, aucune trace sur mon passage. Dès les premiers jours, une peur bleue dans le ventre, de mourir dans cette foutue ville de toute beauté, San Francisco. Une peur bleue, pas comme cette foutue maison que je chantais avec ma sœur à la guitare. Une peur irraisonnée de laisser mon corps ici au beau milieu de l’Atlantique.

Là j’ai vu l’homme qui n’était plus trop le même depuis qu’il était dans son camp. Je l’aimais toujours, oui, c’est bien pour cela que j’écris là aujourd’hui, oui sinon, il n’y aurait pas d’histoire (et sacrément triste). Oui je l’aimais toujours. Mais en le voyant, enfin en le reconnaissant sur le trottoir, sa silhouette à contre-jour, j’ai décidé … Il s’est assis, et sans même entendre sa voix, je lui ai dit  « demain je pars. » Nous avons couru partout pour trouver la plus grande valise, nous avons ensuite pleuré toute la nuit. Au petit jour je décollais, 12 heures plus tard, je me suis surprise à connaître les paroles de Douce France.

Pour en revenir au livre, je ne me souviens pas de son histoire mais je me souviens que le vieil homme, il a bien dû me dire quelque chose avec son poisson tout bouffé et sa main toute abimée.

Je suis revenue à Paris. Depuis, chaque matin à Montmartre, j’entends chanter Edith, je suis de nouveau brune et ça, Ça compte pas pour des prunes !