Elle aurait dû

–  S’il te plait je ne vois rien. Allume, vite. Sur ta droite, à côté de la porte, il y a un petit bouton, tu ne peux pas le rater. Tu fais quoi ? tu es là ? oh ? Ce n’est pas très sympa. Je ne t’entends pas, ce n’est pas sympa. Je ne vois rien et je ne veux pas rester dans cette maison plus longtemps.  Arrête. Tu me fais mal. Arrête. Je respire mal. Allume. Lâche mon poignet.

Elle aurait dû appeler au secours.

Elle aurait dû acheter les fraises ce matin au marché, elles étaient si belles. Elle aurait dû mettre sa robe jaune pastel. Elle aurait dû prendre le bus de 9h43. Elle aurait dû.

Lui, il porte le long manteau noir, il porte  du noir dans la nuit des derniers cris étouffés.

Dans le club au coin de la rue, il y a une lumière tamisée. Un couple à l’entrée la dévisage. Il y a des bougeoirs et des chandeliers. Des vieillards et des jeunes filles s’approchent et dans leurs yeux il y a du désir. Dans les couloirs, il y a des caresses furtives. Des bouches se frôlent, des corps s’effleurent et s’écoutent et se touchent et se frôlent et s’embrassent et s’échangent et s’étirent.

C’était la nuit dernière. Avant de venir ici, avant de rentrer dans cette maison. Elle aurait dû. Elle aurait dû prendre le bus de 9h43. Elle aurait dû appeler au secours.

Les gouttes d’eau tombent une à une dans la baignoire, curieusement elle les entend encore.

Lui, il porte le manteau noir, le masque de la nuit déchirée, le visage pointé retourné. Elle aurait dû. Elle aurait dû éteindre allumer éteindre encore allumer et crier.

Elle aurait dû suivre les traces de ses pas à elle.

last time

Last time I was in canada, Last time I was in Malaga, Last time… My name is Huguette.

Il s’en moque complètement, je ne sais même pas si il comprend. Encore un martini, et c’est fini. Il n’y a pas idée de boire comme ça depuis…depuis quand déjà?  Ce matin j’ai bien vu dans le miroir, l’œil plein d’eau, l’œil jaune, une peau de crapaud, un ventre, enceinte de 9 mois à 53 ans, à mon âge, quand même, qu’est-ce qu’on va penser. Il est gentil ce petit serveur, il me sourit, mais il ne m’écoute pas. Il sert, il est payé pour ça. Ce ciel bleu me donne la nausée, l’océan m’exaspère, quelle croisière. C’est de famille.

Il a un goût ce martini, je ne reconnais pas. Il a goût qui ne ressemble à rien. Comme moi. J’ai encore des cheveux, ils sont courts, mais j’en ai encore. Je les teints brun foncé. Je devrais laisser les pattes blanches sur les côtés. Un nouveau style, ce serait bien.

Last time, c’est une chanson, si je me souviens bien.

Quelle bêtise de revenir dans ce pays. On aimait bien, oui on aimait. On aimait marcher. La montagne le pic du nez. On y a dormi deux nuits. Les pierres roulaient et on a ri. Les pierres colère s’agitaient et on s’aimait. Une, deux trois, puis des centaines sur ta tête, sur ton corps, sur le mien aussi mais si peu. Et puis rien. Je te cherche encore. Je ne me souviens plus comment, pourquoi, quand, je suis revenue.

Il est gentil ce petit serveur, il sourit.

Amazonia

Les yeux écarquillés, j’arrive à Amazonia, enfin. Rien que du vert et du bleu à perte de vue. Aucune pollution. L’air est merveilleusement pur. Je prends un ascenseur au pied d’un arbre immense et me retrouve au sommet d’une tour qui fend les cieux lumineux et translucides.Une tour en feuillage d’eucalyptus, très embaumante. J’ai un rendez-vous d’embauche dans une start-up. Depuis la salle d’attente où je viens d’être accueuillie par une hôtesse aux jambes démesurément longues, j’observe la ville. On est le matin. Un hallo de lumière rose m’enveloppe. Des petites filles à la queue leu leu, tirée par une bouée géante sur le lac tout rose, vont à leur cours de danse. Un homme en costume ceintré, couleur taupe, rivé les yeux sur sa montre, passe en taxi pirogue. Sera-t-il à l’heure à son rendez-vous ? Un couple d’amoureux, tout ébouriffé sort de son nid dans les arbres en glissant sur une corde. Une jeune fille, tout de rose vêtue, va au travail en balançoire. Le ferry du matin laisse échapper des centaines de cols blancs qui s’affairent pour rejoindre leur gratte ciel de verdure.

Paul ?

Pas drôle ! Tu l’as fait ! Me faire suivre par un détective. J’en étais sûre. Tout à fait, ton genre, ça ! … Cet homme, grand, en caban marine, nouveau dans le quartier, que j’ai aperçu plusieurs fois déjà. Il est maintenant au pied de mon lampadaire, un soir d’hiver, sous mes fenêtres. C’est là que ma lune de miel avec ce nouveau personnage s’arrête. C’est trop tard, Paul ! Comment faut-il que je te le dise ? Je ne suis partie pour personne. Il va te le dire, ton détective. Je suis partie à cause de toi et pas pour un autre que toi….

Les images défilent dans ma tête. Le bas a blessé, à un moment. Je ne sais plus quand. Il s’est filé, le bas. Définitivement.

On s’en fout Paul ! C’est fini, maintenant. Depuis des mois, des années, je savais que j’allais partir… J’attendais le déclic, la goutte qui allait faire déborder notre vase déjà trop plein. Un week-end plus insupportable que les autres. Des vacances d’été en tête à tête, trop interminables. Une soirée foot à t’entendre crier avec tes potes sur le canapé du salon. Les cadavres de canettes de bière sur le balcon. Ta mère et ses conseils pour que je m’occupe bien de son fils.

Quand la semaine dernière, je me suis retrouvée seule au resto parce que tu avais oublié mon invitation. J’ai pété un câble. J’ai commandé une bouteille de Meursault, du foie gras. Ton préféré, celui au poivre de Sichuan. Puis je me suis levée, j’ai réglé l’addition. Mes tempes bourdonnaient. J’étais oppressée et nauséeuse. J’ai pris la ligne 1 pour rentrer. Je suis descendue à la cave, chercher ma grosse valise orange. J’y ai mis mes robes préférées, mes livres de Duras, mon foulard à pois vert, mon manteau Anastasia. J’ai laissé mes clés sur la table du salon et un post-it rose « Je pars »

Puis j’ai claqué la porte et suis partie la tête froide, sans me retourner.

 

Pôle.

J’ai tout lâché, un matin d’octobre, après une convocation à Pôle emploi. Mon conseiller m’avait convoqué à 9H30. J’ai compris rapidement dans la file Accueil pour annoncer ma présence que j’étais la première de la liste.

J’ai attendu et j’ai lutté contre l’angoisse qui me prend toujours dans ce lieu. Il faut dire que depuis qu’ils l’ont collé boulevard Ney, la mission est impossible. S’il vous reste un dernier brin d’optimisme après la station de métro en bout de ligne, la traversée du périph, le salut des prostitués, l’enjambement des sdf, les voitures à vive allure, le tunnel sordide où volent les papiers de dix générations de Mac Do, le regard mort de l’homme de la sécurité et les marches vers un sous-sol non enchanteur…S’il vous reste un brin d’optimisme, c’est que vous avez déjà pris votre décision de ne plus jamais revenir à une convocation de votre conseiller.

Donc je l’ai attendu 5 mn, aucun sourire… J’ai attendu devant des vitres immenses mais sales. J’ai attendu 10 autres minutes en regardant mon téléphone dans l’espoir qu’un mouvement d’humanité viendrait me surprendre dans les tréfonds de cet enfer. J’ai attendu encore 15 mn. Puis je suis allée à l’accueil sans reprendre la longue file d’attente, pour demander si je n’avais pas été oubliée et là, la nana de l’accueil m’a demandé de reprendre la file depuis le début en haut des marches près du type au regard mort qui regarde vos sacs à l’entrée.

J’y suis allée, tout en haut des marches, mais je ne me suis pas retournée… J’ai marché, marché, marché jusqu’au Mali.

Mon père m’attendait, ses os ne pouvaient plus le porter ou plutôt il ne pouvait plus porter le fardeau qui lui donnait juste de quoi boire du lait de vache après sa journée de labeur. Il m’a montré le chemin tout en haut pour récolter les feuilles d’eucalyptus et le lendemain je suis devenue une femme porteuse.

Je vous raconte tout cela, pour vous dire que ce n’est pas une larme que vous voyez Mesdames et Messieurs sur la photo que vous avez prise de moi…ce n’est pas une larme. Je vous entends d’ici !  Non ce n’est pas une larme mais de la sueur, une sueur saine qui est venue me soustraire aux allocations logements, aux files interminables de la caf, au regard des hommes et des femmes pressés.

Je porte aujourd’hui l’essence de mon pays. Les feuilles d’eucalyptus viendront soigner vos poumons. Cette huile essentielle, je la porte dans mon dos. Ce labeur est difficile, oui mais il soigne mes chagrins de la ville, le goût de la mort de l’existence anarchique ou le sens de l’amour est dilué dans la peur de le perdre.

Rappelez-vous ! Je suis ici et je soigne mon âme ! À défaut de prendre soin de mes articulations ! Bien sûr je vais peut-être mourir un peu plus jeune mais dans la solitude salvatrice des hauteurs et dans le rythme des champs de mes sœurs, je suis redevenue fière.

Je suis au « Pôle de mon être ».

ma ville effilée ( d’après Italo Calvino)

Il fait sombre, je regarde les gouttes d’eau opaques tomber une à une sur le sol translucide et mouvant. Je lève la tête et remarque que la petite du 5ème est déjà rentrée. Je vis au sous-sol depuis bientôt 500 ans et l’ascenseur pour monter la rejoindre est en panne depuis mon aménagement. J’habite un 83 pièces hérité de mon premier grand-père.  Amiral de la 6ème flotte des gratte-ciels, mort pour la France sur le champ du déshonneur en refusant de sauter sans parachute pour donner l’exemple. Le déshonneur a coûté cher à ses descendants, sa femme sa fille et son canard ont disparu après l’évènement.

Un ami architecte venu hier me rendre un chalumeau me fait remarquer l’ingéniosité de mon modeste chez moi. Il est un célèbre architecte de la ville depuis maintenant 203 ans et son aménagement du territoire a beaucoup fait parler les coccinelles.

Il est le célèbre inventeur des immeubles mous devenus une référence antisismique. Les matériaux utilisés sont simples, biodégradables et d’une veine intarissable. De plus il a su faire exporter son savoir faire dans toute la galaxie. Il doit cette invention au temps que consacrent les fils de bonnes familles à observer les araignées filant sur la vanité de leurs aïeux. Aïeux très souvent enfermés dans l’armoire viking du salon.  Le fil d’araignée est un matériau économique, les fileuses velues des ouvrières faciles à contenter et toujours disposées à offrir gracieusement leur labeur aux riches conquistadors.

Il est également l’inventeur des fenêtres opaques. Elles permettent de ne plus être déprimé par la vue des poussières nucléaires flottantes, qui nous empoisonnent depuis plus de 308 ans. C’est également un système efficace contre les conséquences sanitaires de l’absence de couche d’ozone, couche disparue…euh… je ne me souviens plus trop…les disques durs relatant ce phénomène, il me semble naturel ?… sont indéchiffrables depuis belle lurette.

Mais surtout cet homme a inventé une nouvelle manière d’appréhender les espaces accueillant la vie et la mort.

Les naissances se font désormais au 7ème ciel de cahutes. Ainsi les enfants mal conçus, non désirés, accidents d’un soir peuvent prétendre à un avenir meilleur en naissant sous des bons hospices.

Dans les salles d’accouchement, de nombreux animaux accueillent ces nouveaux arrivants. Ils les reniflent, les lavent, les bercent… Des gestes vitaux qui depuis plus de 600 ans sont oubliés de la mémoire collective de notre espèce.

Quand à la mort, mon ami a été le précurseur d’un concept et d’un design original. Un coup de génie qui fait date depuis une centaine d’années dans les maisons de partance.

Des maisons aménagées, je vous le rappelle, par des fonds privés. Car je ne vous apprends rien en soulignant qu’il est devenu très difficile de nos jours d’envisager de mourir, privilège réservé depuis des lustres à l’élite.

La nécessité de repenser ces lieux offre une publicité et une bonne fortune à mon cher camarade. Il faut les voir, ces rares élus en files indiennes interminables pour aménager dans les capsules. Ces dites capsules sont aménagées avec goût, elles sont de formes ovoïdes et de couleurs vives. Une forme archétypale qui souligne la conception oubliée dite « par les voies naturelles ». Je sais…Naturel un mot désuet, veuillez m’en excuser.

Ces capsules-ventres ont eu un succès phénoménal et la demande de mourir en position fœtale est une vraie success-story !!

il n’y a plus

Il n’y a plus de jus dans la théière. Il n’y a plus de chaussettes sur mes pieds. Il n’y a plus de volaille dans les rayons du supermarché. Il n’y a plus rien à sa place, il n’y a pas un taxi. Sur la table, seul le moelleux de grand-mère préparé avec amour. Il n’y a plus le goût de croquer. Départir avec un taxi, départir loin de la ville. Risible lisible habille m’aurait-elle chantonné au creux de mon cœur à pas rentré. Il n’y a plus de surnuméraire, qu’est- ce que ça veut dire, pourtant j’ai su elle m’a expliqué mais j’ai oublié. Marguerite a signé aimablement la fin de sa vie, il n’y a plus de porcelaine bleue et blanche, il n’y a plus de lacets à mes chaussures ni de café dans la tasse. Il n’y a plus la trace du rouge à lèvres sur ma joue de gamine, il n’y a plus de pain au chocolat. Les roses blanches illuminent la pièce. J’entends la contrebasse sur le trottoir d’en face, son violon dans son étui se calme, il n’y a plus de notes sur les miroirs du temps qui file, il n’y a plus le parfum du sourire généreux. Il y a cet instant.

Le fleuve

Les anneaux du fleuve s’étirent jusqu’au pont suspendu qui relie le sou à la poche percée. Quand je pars des abattoirs de l’entrée de ville, je ressens encore les vibrations des sabots sur le béton souillé. Nous y allions boire nos vingt ans et rouler nos illusions entre les feuilles portées par les vents du Rif. Nous n’avions qu’