Avec toi

Tu écris de la main gauche.
Tu traces de toutes petites lettres attachées les unes aux autres comme des hirondelles sur des lignes télégraphiques et ça forme de longs mots difficiles à déchiffrer. Tu laisses beaucoup d’espace entre eux pour les laisser respirer. Des espaces larges et grands comme le bleu entre les nuages et quand je lis je respire entre les lignes.
Tu dessines aussi.
Des ronds. Des traits. Des flèches. Des spirales. Ça tourbillonne.
Tu ne parles presque pas. Tu pousses les sons hors de ta gorge. Tu les envoies en l’air et moi je les attrape. Quand je peux je les apprivoise.
Quand je peux seulement car le plus souvent tu restes au-dedans de toi, ça peut durer des jours, des jours ou j’attends comme on attend que pointe la tête de la tortue hors de sa carapace. Tu es une tortue. Avec des griffes. Tu es un ours. Un escargot.
Des fois tu touches ton pouce avec ton index; tes doigts s’agitent comme des pinces. Tu es un crabe qui bave comme un escargot et qui rit comme une guenon. Quand tu ris ça signifie que tu es heureux. Alors là, ta joie toute entière se jette sur les gens comme un boulet de canon. Tu les serres très fort pour les retenir, tu les empêches de respirer pour que jamais ils ne s’échappent, tu les étouffes de ton amour et ça moi j’aime pas. Pas du tout. Tu me fais peur quand tu aimes trop.
Quand ça parle trop fort autour tu bouches tes oreilles avec tes deux mains comme un enfant pas content. Mais t’es pas un enfant tu es mon grand frère et rarement pas content.
Tout le contraire des parents.
Eux contents jamais.
Jamais de musique.
Jamais déranger les voisins. Ils disent qu’on dérange assez comme ça.
Ils veulent dire avec toi.
Moi je pense que c’est eux qui nous dérangent. Avec eux pas la joie.
Des fois pas souvent ils partent.
Et quand il n’y a plus que nous deux tous seuls et personne pour voir je fais tout comme toi. Je mange avec les doigts. J’écris de la main gauche. Je tape des pieds et des mains comme toi mais pas fort. Je bouche mes oreilles avec les deux mains quand tu grinces comme ça ta voix me pique pas mes tympans.
Quand on est que toi et moi on joue avec les mots. Tu commences toujours. Tu donnes le coup d’envoi comme on lance un ballon. Tu jettes un mot en l’air je le mets dans mon filet j’en ajoute un. Puis toi. Puis moi. Puis toi puis moi puis toi puis moi.
On écrit des poèmes. Rien que pour nous. Toi tu parles à la lune. Moi je parle à la terre. Toi tu grimpes tu cours tu sautes sur les cratères. Moi je marche devant je ne me retourne jamais. On avance. On se détache du monde. On se pose sur le vent et on dessine des ronds des courbes des lignes et des spirales avec les hirondelles.

petit bonhomme

Dors petit bonhomme dors. Il faut tu dois nous allons dormir. Ils dorment tous. Tu ne le sais pas encore parce plein d’histoires de grands t’échappent bien sûr mais là maintenant tu dois dormir. Parce que si tu dors je dors et si je dors je me porte mieux et la colère me quitte et le méchant filtre qui me gratte les yeux ne vient plus s’intercaler entre moi et le monde entre le monde et moi et toi. Ça te fait marrer apparemment de m’entendre raconter mes histoires mais tu sais je n’ai pas la réputation de me moucher du coude ou d’utiliser mes mains pour d’autres choses que frapper. Et toi là si fragile dans mes bras tu me regardes tu m’entends sans doute et sans doute aussi tu ne crois pas en ma supposée violence. Toi tu vois ton père. Je te berce. Je te berce. Je te berce. Mon petit mon tout petit il nous faut partir dans une contrée spéciale où rien n’a d’importance où rien ne fait mal où personne ne souffre. Pas même les bébés qui ont faim. Pas même les papas qui ont sommeil et qui ont peur. Pas même les mamans qui n’existent pas ou si peu enfin oui juste le temps de porter un enfant et elles disparaissent. Dans ce pays on peut apercevoir des montagnes douces et rondes des ruisseaux généreux des champs labourés comme le dessus des bûches pâtissières et des singes obèses de ne plus devoir monter aux arbres pour se protéger des lions. Les lions dans ce pays font penser à des gros chats hirsutes mal coiffés ou bien très savamment avec une crête et beaucoup de gel pour la maintenir droite comme un i. Tu sais mon petit bonhomme faut pas croire que ce que tu vas vivre ça a toujours du goût ça non. Faut pas croire non plus que tu vas trouver du sens à tout et tout le temps. Parfois la vie se rapproche plus d’un grand vide que d’un petit plein. Parfois ça se réduit à rien. Rien. Et puis ça repart. Le grand manège les chevaux les lumières les sourires les amours. Ne me regarde pas comme ça je sais que tu sais que je n’ai que toi. Toi et tes petits yeux qui interrogent les miens et ne trouvent pas vraiment de retour. Pas vides mes yeux non pas vides mais assez grands pour te laisser la place d’y inventer tes propres réponses. Je crois comprendre que l’amour peut prendre ces habits-là. Je crois. Je t’informe que trois heures du matin vont bientôt sonner à l’église d’en bas et que j’ai sommeil tellement sommeil que je te pose là sur ton lit de peur de te lâcher si je m’endors soudain. Ça arrive ça parfois de dormir une seconde et de croire que s’écoulent dix minutes avant de rouvrir les yeux. Ça arrive. Je t’aime je ne le murmure jamais et tu me le reproches déjà alors que tu ne parles pas encore mais là je l’éructe je t’aime. J’aime quand tu ne veux pas dormir comme ça parce que toi et moi nous partageons alors des moments de la nuit des moments hors du monde et des regards. Je te berce je te berce je m’endors. Do-do do-do do-do. Voilà mon fils voilà comment la vie comment l’amour comment les gens. Voilà comment tout simplement.

Un peu pas ça

Lui il ne sait pas. Lui ne sait jamais quand je lui pose une question. Immobile dans les choix à prendre. Prendre ses jambes à son cou c’est ça. Une silhouette dans la pénombre qui se cache derrière des illusions et des prétextes. D’ailleurs il fait la collection des kleenex. Il en ramène de ses voyages compartimentés. Le mystère plane et moi avec. Hésiter sur tout. Un classique. Intelligent. Très. Mais un peu pas ça. Un peu à côté de ça. Son éducation a des répercussions. Elle écrase son architecture fragile désorientée. Tous les jours il prend la ligne 4 pour aller travailler dans les sentiers quotidiens remplis d’araignées. Je l’observe sortir de la maison avec son pas lent figé englué sur le béton et je le suis. Aujourd’hui la boulangère lui sourit. Alors il sourit aussi. Ecrasé par cette pression familiale oppressante qui insiste qui le harcèle et qui lui répète tu es à nous tu ne dois pas nous décevoir. Et moi j’assiste à ça. Alors je le suis discrètement à petits pas présents. Ses yeux humides remplis de colle me réveillent. Lui il ne lâche pas. Il sait qu’il ne peut pas faire autrement. Il sait qu’il est un être figé et que rien absolument rien ne doit bouger. Dans cette impasse il continue sa marche droite dictée par ça. Il tourne à gauche et s’arrête à la boulangerie. Il sourit parce qu’ elle sourit. Et moi je suis une souris qu’il ne voit pas qu’il ne soupçonne pas. Elle est flippante sa prison et pourtant j’écoute sa voix si douce si enveloppante. Lui vit un peu pas comme ça. Il a peur de quoi au juste. Il a peur de prendre un appartement plus grand plus confortable il a peur du changement. Il collectionne aussi les lumbagos. Il collectionne les sorties aux urgences. Il collectionne le silence. Sur le quai direction sa porte à lui, il n’y a pas de mouvement et ça va pas durer longtemps. Désagréable. Le mot qu’il utilise pour parler de ce faux chaos. Et moi je l’ écoute avec une certaine agitation criminelle. Ca ne va pas durer longtemps comme ça. Lui là où il va par là-bas il connait le chemin. Il le sait et sait que je sais. C’est ça le mystère.

Encas ferreux

Il quitte son véhicule l’air chaland. La main gauche dans la poche, il tâte ses pièces de monnaie, boulons, vis, écrous. Il dirige toujours le regard sur ses pieds, pas d’horizon dans son monde, pas de lendemain. Non : il scrute, place ses pieds et évite le petit caillou, la merde, la feuille trop humide, le prospectus, le gravier.

Il pousse la porte du tabac toujours à la même heure. Il n’utilise pas le verbe, il pointe du menton et le paquet tombe sur le comptoir en même temps que ses pièces. Pas de billets, que des pièces. Depuis 62 ans. Les pièces, il les attire, les ramasse, les appelle, les suggère.

Il se dirige ensuite au bistro. Il retrouve la vieille qui s’arrange avec son âge depuis des lustres. Il actionne le même menton, elle lui verse le même petit verre de calva près de son café. Il scrute le dallage du carrelage un long moment, scrute les interstices, divague dans ses méandres, suit les lignes de fuite puis revient doucement lorsque la porte s’ouvre derrière lui. Il se tourne alors avec parcimonie, un peu de lui, un peu de son corps, un peu d’esprit, un peu d’âme mais pas trop et pas tout en même temps. Il regarde cet inconnu connu et l’oublie instantanément pour revenir jouer du pied avec le mégot ou le papier du sucre. Je trouve qu’il se voute avec le temps, son manteau est laminé du côté gauche, la main de la poche, la poche du glaneur.

C’est un poète, un poète de la rue, du macadam un poète de l’objet qui traine, s’ennuie. C’est un poète d’ici oui, oui. Il ramasse depuis toujours les petites choses insignifiantes qui tombent dans le caniveau. Il préfère l’acier à l’argent, les breloques, les choses anciennes aux neuves. Il chante aussi pour cette raison. Oui c’est étrange mais il chante alors les pièces tombent il les ramasse tout en glissant des onomatopées qui viennent du sol de sa terre.

Je ne lui parle jamais, personne d’ailleurs. Les mots s’envolent à son contact et se perdent dans les airs.  Trop aérien pour cet homme d’en bas. Il écoute seulement le tintement de ses pièces qui sonnent dans sa grande poche, il les soupèse à tout instant. Un instant à lui où il soupèse le poids de ces pièces de monnaie, le poids de ces pluies de ferraille,  du temps passé à chanter, le poids de la vie.

Je me demande qui recoud sa poche gauche… Des fois je l’imagine vivre quelque part le soir. Une femme à qui il hoche le menton après qu’il referme la porte,  auprès de qui il se réchauffe sur le matelas à même le sol.

Je le regarde depuis toujours. Il passe chaque jour à la même heure devant ma fenêtre. Il descend puis quelques minutes plus tard il remonte la rue. Je le regarde depuis toujours et cet amour me repose chaque jour jusqu’au lendemain.

Je regarde ces cheveux épais sur son crane fort, sa mâchoire ferme. Une poigne de fer une allure sanglier, singulière. Une allure flânant avec une concentration puissante.

Un amant qui s’occupe avec le lit de la rue, du caniveau, des recoins. Il guette l’objet qui chavire son cœur. L’objet…

Il ne me regarde jamais, je jette quelque fois quelque clous et autre petit encas ferreux pour faire le spectacle. J’arrange la réalité. Il se baisse avec souplesse, scrute l’objet, son œil brille alors.

L’inviter, pourquoi ? On ne met pas des fers aux pieds des poètes, on les regarde passer.

 

Sœurs sauvages

Tu me vides comme un poisson de rivière sans écailles ; penser à toi ne suffit plus et si je veux de nouveau porter l’immaculé il me faut dès aujourd’hui fermer les yeux et sentir sur mes tempes le souffle de tes colères froides et la moiteur de ton haleine guerrière. Paupières closes je me mets enfin à lire ton être à voix haute. Je sais que tu ne crois plus en rien depuis que les arbres de la révolution plient sous le poids de ta tyrannie aveugle et lorsque ta sanglante faconde atteint la surface de mes lèvres je vois les branches tomber comme s’évanouissent les cheveux d’un condamné. Notre langue te doit les mots de la haine en musique, de la pauvreté saoule. Ta révolution existe encore dans les manuels scolaires d’enfants sans autre histoire que la tienne ; ils scandent ton nom dès que le jour tarde à se lever en claquant du talon dans les allées monumentales qui portent les noms de tes fidèles généraux. Oui, le pouls de ta révolution bat encore sous les ampoules au néon des garages aveugles qui abritent désormais les homards du marché parallèle. Interdire est ton couplet et punir ton refrain mais ma robe quitte le deuil de mes sœurs sauvages un peu plus chaque jour en laissant désormais apparaître la couleur du drapeau espéré que ta mémoire piétine avec un acharnement que seule la folie peut justifier.