incipit par Sophie A

Mon fonds de commerce c’est les secrets : on me paie pour les garder.

On m’appelle La Tombe.

 Mais bon, viens avec moi, on va boire un verre, je vais te raconter.

Tout a commencé quand j’avais 9 ans. Ça date. Un jour, j’étais rentré un peu plus tôt de l’école et je suis tombé nez à nez avec un type qui sortait de la chambre de ma mère. Il m’a regardé d’un air ahuri. Je ne sais pas trop si c’était de moi, de ma mère ou de ce type tout rouge et tout froissé que j’ai eu honte mais j’ai couru me cacher dans ma chambre. Quand il est parti, ma mère est venue me voir. Elle n’a pas dit un mot. Elle a seulement posé son doigt sur mes lèvres et a fait chuuut. Évidemment je me suis tu.

Plus tard, les filles dont j’étais amoureux venaient me confier leurs sentiments pour les autres gars. Ca me clouait le bec. J’écoutais et j’aimais en silence. C’était au collège. Au lycée, ça a continué, les filles me disaient tout. « Je vais te dire un truc que je n’ai jamais dit à personne, tu promets que tu ne le répèteras pas promis ? », leurs rêves, leurs fantasmes, leurs secrets les plus secrets, les plus dérisoires, les plus intimes nourrissaient les miens.

Un soir, en sortant du gymnase des types m’ont cassé la gueule pour que je dénonce l’auteur d’un vol dans les vestiaires. Je savais. J’ai eu des bleus, du sang, des côtes cassées mais j’ai rien dit.

Ça a été le déclic.

Ma première cliente s’appelait Héloïse.

On était un peu proches, elle était belle et brune, elle avait un secret, j’ai senti que c’était un truc bien lourd, un truc qui te pèse comme une enclume et dont tu sais pas quoi faire tellement c’est écrasant alors j’ai dit :  50 euros.

Elle : Tu déconnes ? 

Moi : Si tu veux que je le garde tu me donnes 50 euros.

Elle : C’est cher ! 

Moi : Quelle est la valeur que tu donnes à ton secret ? Ca c’est une phrase débile qui m’avait marqué quand je regardais Desperate Housewives avec ma mère.

J’ai insisté : Il vaut combien ton secret ?

Là, elle m’a envoyé des rafales d’insultes mais j’ai senti que ça avait fait son effet, et en effet, quelques jours plus tard, elle est venue me raconter le truc bien lourd qu’elle ne voulait dire à personne et elle m’a donné une enveloppe avec un billet de 50 plié en deux.

 Voilà comment ça a commencé.

Quelques années après j’ai ouvert un cabinet pas loin du Père Lachaise.

Tu veux ma carte ?

mise en plume par Sophie A

Je suis ici parce que je cherche, je farfouille des mots, des idées des sensations, j’écoute les rythmes, et ce qui vient quand on me lance et que sans filet, je me laisse porter par ce qui surgit, sans retenir et sans juger, propulsée en avant, sur les côtés et vers le fond de mon âme, comme rarement,  j’y vois des tâches qui se transforment en mots. J’écris ces mots qui sont les miens au moment ou ils  jaillissent, et ils deviennent vivants quand je les dis à haute voix. Je les dépose dans l’oreille de ceux qui sont là, dans la même pièce et le même jeu que moi. Ensemble nous écoutons les bruissements de l’intime.

J’aimerais que les autres m’entendent du côté de cette rive, qu’ils ouvrent des oreilles des narines et des yeux grands comme des océans et qu’ils se penchent sans tomber, éprouvent leur équilibre, qu’ils s’inclinent jusqu’à ne plus tenir qu’au fil ténu des mots et des phrases qui se tissent entre elles pour composer une toile peinte de mille couleurs, vives ou pâles, éclatantes, criardes, sombres ou violentes, qu’importe.

J’aimerais que les autres soient talentueux si talent rime avec sincérité, avec écoute, respect, présence, si talent résonne quand tu oses, quand tu quittes et quand tu te perds. J’aimerais me perdre et que les autres aiment se perdre aussi.

mise en plume par Mary

Je voudrais écrire

Sur les nœuds,

Sur les papillons qui s’amusent,

Sur la tendresse, sur les regards,

Sur les larmes, les sourires,

Faire jaillir ce qui est en moi,

Et reste trop souvent bloqué,

Bloqué car j’appuie à fond

Sur le frein, au cas où,

De peur d’avoir mal,

De peur de devenir accro,

De peur de ne plus dormir,

De peur de basculer dans un autre monde,

De peur de perdre la maîtrise,

De mes jours et de mes nuits,

De ma vie.

Je suis ici parce que maintenant,

J’aurai  dû mal à vivre sans,

A vivre sans ces fous rires,

Cette bienveillance,

Cette écoute, cette absence de jugement.

J’aurai dû mal à vivre sans ce plaisir à l’état brut,

Ces pépites d’écriture que nous nous offrons.

Cette impression d’être hors du temps.

J’aurai du mal à vivre sans cette bulle de protection,

Que l’on perce sans crainte,

Pour aller toujours plus loin,

Et découvrir des sensations inattendues,

Des sensations étranges ….

J’aimerais que les autres m’emmènent ,

Du côté de cette rive,

De tous les côtés ,  d’ailleurs,

A l’envers, à l’endroit, au dessus,

En quinconce,

Au centre de la terre,

Dans les nappes phréatiques,

A la source du fleuve,

A son embouchure aussi,

Quand il se jette dans l’océan,

Sous tes yeux médusés.

 

incipit par Mary

La scène inaugurale se déroule à Paris, en face de la gare du Nord, dans le café qui se dénomme, ambitieusement, Brasserie de l’Europe. C’est chrome, plastique et moleskine, un décor propre à faire éclore la neurasthénie dans l’âme de toute personne  qui commettrait l’imprudence de le regarder. Il est un peu plus d’une heure.

Premier plan

Une jeune femme aux yeux clairs, aux pommettes saillantes est debout, face au bar. Je l’observe depuis  midi.  Ses jambes sont immensément longues, dans un jean trop court. Elle fume cigarette sur cigarette et scrute sans arrêt la grosse horloge au-dessus du bar. La crainte de louper son train.

Elle relie frénétiquement, en boucle, le sms qu’elle a reçu, hier :

« J’ai retrouvé votre père. Il s’agit de Pierre Merlin. Il demeure à Lille, avenue du général de Gaulle.

Il est d’accord pour vous rencontrer. Fabien Sébastien, détective privé ».

Telle une machine, Claire a aussitôt pris une journée de congés, réservé son billet de train pour Lille, appelé une baby-sitter pour garder la petite Emma, n’a rien dit à personne, pas même à Ugo. Pourtant Ugo savait qu’elle cherchait son père depuis dix ans. Ces retrouvailles, elle a choisi de les  vivre seule. Sa mère n’a jamais pu  lui dire la vérité sur son père. Les mots ne sont jamais sortis de sa gorge. Claire n’a pas  voulu que le détective lui envoie une photo de Pierre qui surgit dans sa vie au moment où elle ne s’y attendait plus. Enceinte d’Emma, elle avait fait des recherches, en vain …

La grosse horloge indique 13h20. Claire paie l’addition et se dirige comme un robot, vers la gare du Nord ….

Incipit par AC

La scène inaugurale se déroule à Paris, en face de la gare du nord, dans le café qui se dénomme, ambitieusement, brasserie de l’Europe. C’est chrome, plastique et moleskine, un décor propre à faire éclore la neurasthénie dans l’âme de toute personne qui commettrait l’imprudence de le regarder. Il est un peu plus d’une heure. Lui est un peu plus assis sur le bord de la banquette, elle, elle est un peu plus fardée que d’habitude, c’est un jour plus, puisque c’est le lendemain d’une nuit d’amour, d’une nuit ensemble, un plus, un cadeau. C’est mardi, il y a du monde, le serveur court, un sandwich, une omelette, deux verres de brouilly, une entrecôte frites, un tiramisu, c’est le défilé des menus des employés, des voyageurs, des affamés. Pour eux, croissants et café, un petit déjeuner décalé et fatigué. Eux, ils ne regardent qu’eux, il est un peu plus de deux heures, elle s’assoit à côté de lui, la main sur la cuisse, elle l’embrasse dans le cou. Il ferme les yeux.

« Excuse mais je t’arrête tout de suite dans ta lecture…Mais, ça va pas…Ils me fatiguent déjà ces deux- là. L’intérêt je vois pas trop, tu veux quoi ? Parler de l’amour ?, de la rencontre d’un soir ? d’un amour impossible ? d’un décalage ? Du décor morbide ? De la vie parisienne complètement dingue ? De deux paumés ? Non, je suis désolé mais ça ne m’intéresse pas. Non, ça n’a aucun intérêt…ok, pour paris, la gare du nord, la brasserie de l’Europe, passons encore. Innove, je sais pas ! Mais non je ne cautionne pas. Pas envie, c’est poussièreux….je m’emmerde… Je te croyais un peu plus à la hauteur ! Tu comprends c’est un gros budget…ça va pas le faire. Fais pas cette tête, c’est pas si grave….je vais demander à Luc si il n’a pas une idée pour démarrer le scénario…parce que vraiment là c’est pas possible, tu pourrais parler de l’Europe ! d’Eurostar ! Des trafics, de la came ! Mais l’amour….ça va pas les intéresser ! »

En sursaut, Paul se réveille, il regarde son radio réveil, il est 5h, pris de palpitations, il se redresse contre le mur. Son rendez- vous avec le réalisateur est à 8h. Il se lève, reprend ses notes, c’est redoutable ce réveil, c’est redoutable mais il y croit quand même. Ca va marcher.

Mise en plume par AC

Je suis ici parce que, la vie m’y mène aujourd’hui. Je ne suis plus une souris grise, je ne me cache plus derrière les volets et les portes entrouvertes. J’ai toujours rêvé de porter des chaussures rouges, une souris ne porte pas de chaussures rouges, enfin dans ma logique, elle n’en porte pas. Déterminée je monte les escaliers, j’accélère le pas, le nuage gris ne m’effraie pas, j’arrive….

J’aimerais que les autres, ne trichent pas non plus. Alfred le premier, j’imagine déjà sa colère, sa rage et son visage rouge. La vérité entre les mains, il dicte sa loi sur moi au mauvais endroit. Que Lucie ne me coupe pas la parole, sinon je suis prête à lui arracher la langue, sa belle langue de pute.

Je voudrais écrire comme le vent, avec un do, un sol puis un fa dièse. Prendre le temps, choisir la matière, caresser le papier, le sentir, et le froisser si il faut. La délicatesse, je lui dois bien cela, de la gratitude aussi. vivre comme un automate toutes ces années, faire pour plaire, dire oui et penser le contraire. Je voudrais lui écrire ce soir, qu’il reçoive la lettre demain. Ne plus expliquer les pourquoi des comment, et vivre, ne plus avoir mal à la tête, ne plus sentir les clous me percer l’âme.

Mise en plume par Guillaume

J’aimerais que les autres ne trichent pas non plus. J’en ai plein le dos de ces gens qui trichent ! Je suis entouré de tricheurs, et ils me fatiguent. Toujours à vouloir la ramener, se faire plus qu’ils ne sont, ou différents. Moi, je ne triche pas, jamais. Je suis un pur. Et jamais je n’ai triché. Et ça me fatigue. J’en ai plein le dos, de ne pas tricher. J’aimerais savoir la ramener, me faire plus, ou différent. Ne pas être pur. Je veux tricher ! Je vais tricher !

Je suis ici parce que j’aurais du mal à vivre sans. Je ne saurais plus faire sans. J’ai besoin de ces moments avec moi-même, où je me laisse aller à rêver… à construire mon monde imaginaire. Ces moments de dialogue avec mon écran blanc, qui me taquine un peu les yeux – tiens, il est trop lumineux, je le baisse un peu – où enfin je peux me laisser aller à tricher.

Je voudrais écrire comme le vent : il passe, fluide et souple, sans laisser de traces le plus souvent, et parfois il balaie tout. Il caresse, ou il ne laisse rien. Je voudrais écrire comme cette force primale qui se laisse vivre sans souci de ce qu’elle fait. Elle vit, tout simplement. Même quand elle triche.

Mise en plume par Isabelle H.

Je suis ici parce que la vie m’y mène aujourd’hui, j’ai suivi le traçage en pointillé, de mon enfance, à ce jour. Me voilà décidée de ne plus mettre ces mots de côté pour cela, je fais ce pas de côté. Un désir, les faire fleurir comme des pensées, les poser une fois pour toute, et de les partager. Un rendez-vous osé…

J’aimerais que les autres m’entendent du côté de cette rive, certains chausseront de hautes bottes pour s’approcher un peu, certains se lanceront nus pieds, sérieux ou plaisantins, mais ils devront déposer avant la traversée, la ribambelle des convenues, l’orthographe et tout le tintouin, et fermer les yeux pour entendre un peu… de moi.

Je voudrais écrire comme le vent, tantôt grondant, tantôt virevoltant, tantôt glaçant, tantôt rafraichissant, tantôt violent, tantôt soutenant, tantôt, tantôt, oh, oh… Je voudrais que mes mots, aient la délicatesse de s’envoler,  de disparaître,  mais aussi  de se poser dans tes cheveux.

Incipit par Isabelle H.

La scène inaugurale se déroule à Paris, en face de la gare du Nord, dans le café qui se dénomme ambitieusement, Brasserie de l’Europe. C’est chrome, plastique et moleskine, un décor propre à faire éclore la neurasthénie dans l’âme de toute personne qui commettrait l’imprudence de le regarder. Il est un peu plus d’une heure.

Une jeune femme est assise en terrasse, bien habillée, un chignon, un imperméable.  Une femme hors du temps, autour tout s’agite encore.

À quelques mètres en contre-bas une vieille femme est assise sur des cartons, les pieds noirs de crasse, elle scrute les passants, elle tient dans sa main droite levée une couverture à motif, elle est adossée sur une valise éventrée à trois roulettes, son chien blanc, sale, dort à ses côtés.

Cette sorcière a le don d’agacer, mais aussi celui d’entendre les pensées des âmes qui vont chuter. Ce soir elle capte cette jeune femme bien mise, à la terrasse de la Brasserie de l’Europe. Et voici ce qu’elle entend…

«  Il y a une demi-heure encore, je sifflais sur mon vélo. Pourquoi, cet agacement, cette tristesse, là maintenant…

 C’est le bruit peut-être… oui peut-être, c’est vrai que les alentours des gares sont bruyants, trop bruyants…

 Et puis tous ces gens, qui croisent votre pas, vous ignorent, vous frôlent, qu’est-ce qu’ils font là ?  C’est violent, voilà c’est violent. Trop violent…

 Je m’en veux tellement, oui c’est ça… qu’est ce qui m’a pris de lui donner rendez-vous là Gare du Nord. J’ai voulu l’arranger, et voilà l’arranger et me voilà au bord de ma limite, au bord de la crise au milieu de nulle part, au milieu de l’horreur, de l’effroyable.

Il va m’attendre au pied de l’ours, voilà c’est la faute de l’ours.

Je vais l’appeler, oui je vais l’appeler… il m’a dit une demi-heure…  combien de temps encore dois-je attendre… Non je vais l’appeler, je vais lui dire qu’il abandonne l’ours, le Canada, Berlin, qu’il vienne me chercher là, vite, à cette terrasse sombre.

Non, je ne vais pas l’appeler. Pour lui dire quoi ? J’aime pas la gare du Nord, je ne peux pas rester encore, je pars, oui maintenant, il me reste quelques minutes avant la chute, après c’est trop tard, je finirai comme cette femme aux pied noirs.

 Me lever, m’en aller… »

Incipit par Guillaume

La scène inaugurale se déroule à Paris, en face de la gare du Nord, dans le café qui se dénomme, ambitieusement, Brasserie de l’Europe. C’est chrome, plastique et moleskine, un décor propre à faire éclore la neurasthénie dans l’âme de toute personne qui commettrait l’imprudence de le regarder. Il est un peu plus d’une heure.

Dehors, il pleut à verse.Le type pousse brusquement la porte, et se précipite vers le bar, essoufflé. Je l’entends qui interpelle le serveur, puis il court vers l’escalier qui descend. Un type entre deux âges, grand, maigre, une barbe de quelques jours, un imper mastic, trempé, fatigué. Le serveur a l’air ahuri, il reste figé quelques secondes, puis disparaît. Je parcours la salle du regard, on dirait que rien n’a changé. Le type à ma gauche est plongé dans son steak frites, il n’a rien vu. La fille un peu plus loin continue de lire son bouquin.

Dehors la pluie continue à tremper les trottoirs, qui luisent sous la lumière blanche des réverbères. Le feu orange, de l’autre côté de la place, continue à clignoter en silence. Je regarde mon verre vide. Je devrais partir, et je n’ai pas envie. Pas envie de retrouver ma chambre froide, ni d’entendre le martèlement des gouttes sur la vitre du vasistas. Je vais rester encore un peu. Une autre bière. Je cherche le serveur du regard, personne au bar. Le type remonte lentement par l’escalier Je vois sa tête à travers les barreaux de la rampe. Sale tête. Il a l’air épuisé, nerveux, il est blême. Et une gueule de truand. Il s’appuie au comptoir, pesamment, et je l’entends qui appelle. Il a un drôle d’air, ce type, je ne sais pas quoi, mais il me glace. Non, je ne vais pas rester. Tant pis.

Dehors il fait froid, la pluie est froide, la nuit est froide, je presse le pas. Personne dans la rue, ou presque, de toutes façons je suis tellement rentré sur moi que je ne fais attention à rien. Juste les éclats bleus d’une voiture de flics dans le silence.