il n’y a plus

Il n’y a plus de jus dans la théière. Il n’y a plus de chaussettes sur mes pieds. Il n’y a plus de volaille dans les rayons du supermarché. Il n’y a plus rien à sa place, il n’y a pas un taxi. Sur la table, seul le moelleux de grand-mère préparé avec amour. Il n’y a plus le goût de croquer. Départir avec un taxi, départir loin de la ville. Risible lisible habille m’aurait-elle chantonné au creux de mon cœur à pas rentré. Il n’y a plus de surnuméraire, qu’est- ce que ça veut dire, pourtant j’ai su elle m’a expliqué mais j’ai oublié. Marguerite a signé aimablement la fin de sa vie, il n’y a plus de porcelaine bleue et blanche, il n’y a plus de lacets à mes chaussures ni de café dans la tasse. Il n’y a plus la trace du rouge à lèvres sur ma joue de gamine, il n’y a plus de pain au chocolat. Les roses blanches illuminent la pièce. J’entends la contrebasse sur le trottoir d’en face, son violon dans son étui se calme, il n’y a plus de notes sur les miroirs du temps qui file, il n’y a plus le parfum du sourire généreux. Il y a cet instant.

Au mot près (3/3)

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère, Bach fredonne son disco et le navarin de mouton roupille dans la cocotte.

Solange ce matin a volé un chien. Un chien sans nom, sans pedigree, sans collier, sans maitre.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est toujours légère, Bach fredonne un autre disco et le navarin ronfle

Solange ce matin a décidé de quitter Alain, il n’est pas encore rentré du boulot. Il ne devrait pas tarder. Il n’a jamais un métro de retard et Solange va le quitter pour cela.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère vous l’avez compris Bach swingue comme un fou et le navarin étouffe…

Solange veut partir pour aller je ne sais où, elle veut rencontrer Bob, Jack, Robert, ou Nestor, toujours en retard ou en avance, jamais acquis, jamais conquis.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère devient un peu moins légère, Bach tousse un peu et le navarin crie famine.

Famine, famine, tu exagères, non ?

C’est juste pour me faire culpabiliser ? C ‘est bien aussi de vivre d’amour et d’eau fraîche. C’est bien aussi d’oublier cette course à la réussite, ces besoins qui n’ont aucun sens. J’ai juste envie d’être tranquille, d’aller prendre un thé en regardant les passants, j’ai juste envie qu’on me fiche la paix. Gaétan va venir me chercher tout à l’heure.  Je vais me laisser porter sur son scooter, cheveux aux vents. Ça a du bon de péter les plombs, on peut léviter au-dessus de tous, juste prendre l’air sans savoir ce que l’on fera demain. Un pas à la fois. Plus de rendez-vous, de réunion à préparer, de négociations. Juste toi et moi sur une île déserte avec du bon vin et des bons bouquins. Ça serait bien, non ? Dis Gaétan ! Viens on s’en va, Gaétan. Tu ne réagis pas. Tu t’en fous, c’est ça ? On pourrait chercher un endroit, loin de tout, dans un village abandonné.

As de pique. Sur le tapis glisse une silhouette cœur fragile, il y a encore de la joie, faut y croire sinon on ne va pas dormir. Il est incroyable ce chien, il te fixe, il lit dans tes pensées. Ce matin, je suis tombée sur un trèfle à quatre feuilles, il y a de l’espoir.  La maison est silencieuse, j’ai faim, le reste du dîner des marrons glacés et les coupes à moitié pleines. Ces invités ne prennent pas le temps de finir leur verre. J’ai joué, j’ai perdu, la nuit mon amie va étendre ses idées, elle va me persuader d’enfiler la vérité piquée sinon on va pas dormir. Quand on ne dort pas, on n’a pas la respiration nécessaire pour piquer l’autre du bon pied. Dans la pénombre, son corps bouge encore, j’entends sa voix tremblante.

Je comprendrais si tu me quittes.

(texte collectif produit par Aurore, Mary et Isabelle)

 

Au mot près (2/3)

Le premier truc, la première petite chose, la petite lumière étincelle, j’y vais. Mes pieds freinent déjà, j’entends le bruit du caoutchouc, la fumée s’échappe, je suis au fond de la piscine, mon corps s’étire, je craque une allumette, j’y vais. La sorcière du quartier de l’horloge loge dans ses habits gris, elle guette, elle me guette, j’y vois ce que je veux, j’y vois son œil rectangulaire et sa bouche tartinée. Droit de passage. Droit de visite. Droit tiens-toi droit. Les cheveux encore mouillés et la peau fripée, j’étais bien dans la bleue parisienne mais j’ai rendez-vous. Dans ma poche, ma minuscule épée, je vais passer, il faut qu’elle me laisse aller de l’autre côté. Les voitures démarrent au feu rouge, Elise ne bouge plus. Elle regarde à droite et à gauche, son regard disparait…

Elle doit prendre une décision, elle le sait il va falloir décider…

Depuis sept ans, elle doit la prendre cette décision, depuis sept ans, elle vit sans amour auprès d’un homme qui l’aime. Depuis sept ans à ce feu, alors qu’elle attend que le petit bonhomme passe au vert, elle sait qu’elle a le temps de la prendre, cette décision. Il lui suffit de quelques secondes pour que sa vie change, pour que sa vie s’ouvre, se déploie. Le petit bonhomme passe au vert et depuis sept ans, elle traverse…

Aujourd’hui, Elise ne traverse pas, elle tourne la tête en direction des voitures, elle les regarde, puis son regard disparait, le bonhomme passe au rouge. Il n’y a plus de rouge, de vert, de voiture, de corps, de demain, il n’y a qu’un bonhomme qu’il faut absolument faire disparaitre et qui n’en finit pas d’être là. Elle ne bouge plus Elise, les passants râlent, la bouscule, bonjour Paris, bonjour Tristesse, ici la capitale de marche ou crève, Elise va crever, là, c’est un risque et elle va le prendre ce risque. Elle ne va plus bouger, il va y avoir cinq millions de bonhommes rouges et verts entre elle et le sien. Le sien finira par disparaitre ou bien on viendra la chercher, oui c’est ça, ils viendront les bonhommes blancs ou rouges. Ils viendront, elle restera raide comme un bout de bois. Oui c’est ça elle fera la branche, une branche qui sera dérangeante. On fera cas de son bois. Il viendra la regarder à travers une lucarne, un voyant rouge clignotera au-dessus de la chambre. Une chambre interdite au visiteur. Elle ne regardera de l’autre côté du miroir. Il ne la reconnaitra pas. Peut-être son bonhomme, il ne reviendra pas de sitôt. Et un jour il disparaitra pour de bon.

C’est tout bon ! Il m’a dit. Tu tournes à gauche. Tu trouveras un petit chemin qui serpente dans la montagne. La maison de ma mère est la deuxième que tu rencontreras. Celle avec des volets bleus et une glycine en fleurs. Tu peux y rester le temps que tu voudras. Au moins jusqu’aux premières chutes de neige. Si tu descends au village, en contrebas, tu trouveras une petite épicerie, un café où se réunissent les papés du village. Tu verras, ils sont charmants et bienveillants.

C’est tout bon ! Il répétait toujours cette phrase, mon ami Pierre

Comme si la vie était toujours toute simple pour lui.

C’est tout bon ! Pourquoi se compliquer la vie ?

Je venais tout juste de pousser la porte d’entrée. Une odeur de moisi me sauta à la gorge. Un chat dormait en boule sur un des fauteuils du salon.

(texte collectif Aurore C, Mary et Isabelle)

Au mot près (1/3)

Pourquoi tous ces mensonges ? On aurait pu éviter d’en arriver là. Tu ne crois pas ?

Je me suis levée et je suis partie sans dire un mot. Mes tempes bourdonnaient. J’étais oppressée. Je manquais d’air. J’ai pris l’ascenseur. L’air frais du dehors me faisait du bien. C’est tellement mieux quand tous les hommes gris sont rentrés travailler. Je me suis assise sur un banc. J’ai vite remarqué un homme à côté de moi qui me fixait. Il portait un manteau gris très long, avait posé son sac à dos à côté de lui et me souriait de manière étrange. J’avais l’impression de le connaître. Devant le numéro 59, le silence envahit nos pensées. Je reconnais la porte grise, le porche, le trottoir étroit. C’était il y a 30 ans. Pas un mot. A quoi bon évoquer ce que nous savons, à quoi bon nouer, renouer, distordre ce qui est. De son sac à main, elle sort le papier puis compose le code. Elle entre la première, elle porte les mocassins de couleur grenat. Je ne bouge pas, je ne veux pas. Ce n’est pas grave, je ne suis obligé de rien, j’ai les cheveux poivre et sel, le teint gris, à quoi bon recommencer l’impossible. C’est plié. Mes mains n’ont plus la force. Je rêve d’être loin, je rêve de trouver ma vie, je rêve de loin. Le pharmacien de son état. Richard a tout plaqué, un soir de février. Il n’est pas rentré. Au lieu de prendre le métro à Opéra il a marché jusqu’à st Lazare. Il a pris un train de banlieue, le premier affiché sur le grand panneau. Il est monté dans la rame qui sonnait sur le quai. Il a regardé le paysage défiler, il est descendu au bout de la station. La rame était vide quand il a emprunté le marche pied. Il a marché jusqu’à l’enseigne qui clignotait. Dans le revers de son veston, il a sorti de son portefeuille sa carte bleue, il est monté avec la carte magnétique au 5ème étage. Sa chambre donnait sur le périphérique. Il a ouvert le mini-bar, il avait vu la scène dans les films. Il a pris une a une au goulot les mignonnettes. Il a fait couler un bain. Il s’est allongé dedans, le pantalon, les cravates, les souliers pour compagnon de voyage. Il a débuté sa virée. Il est allé à la rencontre de sa mère. Elle tournait la tête quand il voulait l’embrasser, il a regardé son père rentré du travail toujours mécontent de sa journée. Il s’est souvenu de sa première scène obscène dans le grenier avec son cousin. Il s’est souvenu de la première morsure à sang qui lui donnait le ton des suivantes. Il se souvient de son mariage et du beau costume qu’il ne s’est pas choisi, préférant l’économie. Il se souvient ensuite d’une longue journée sans fin à l’officine. Ce soir lui apparaît beaucoup plus vivant que toutes ces années grises et sans relief.

(texte collectif Aurore C, Mary et Isabelle)