Sixty minutes (4)

– Chers collègues, nous sommes sur la route. C’est un grand jour.
Revoilà la voix de Simone calme et directive.
– Vous êtes aujourd’hui ensemble avec nous pour resserrer les liens de votre équipe, pour créer une atmosphère favorable dans votre entreprise. Au bout du chemin, il y aura la récompense. Patience. Je reviendrai vers vous.
Un rire éclate, un rire nerveux, déplacé et convulsif.
– Calme toi Vivienne.
– Me calmer ?! Tu me fais encore plus rire, avec ta gueule décomposée depuis qu’on est enfermé dans ce putain de corbillard !
Soudain la voiture s’arrête et la porte s’ouvre.
Une main leur tend des foulards. Une main d’homme.
– C’est Nichet ? Oh ! répondez ! c’est vous ??
– Je vous prie de bien vouloir vous bander les yeux. Nous ne sommes qu’à mi-chemin.
– Et si nous ne voulons pas ?
– C’est la règle du team building, vous n’avez pas le choix.
Guy insiste.
– Et si nous ne voulons vraiment pas continuer ?
– Vous resterez seul Guy, tout seul dans la voiture.
Guy se gratte encore très fort le haut de la cuisse, puis il s’arrête, ses yeux pleins d’effroi regardent les autres, sa mâchoire est serrée, il est prêt à bondir.
Résigné, il met le foulard. Noir.
Dehors, il y a cette odeur particulière qui monte de la terre, l’odeur de la campagne après la pluie.
Au loin, les cloches sonnent quinze heures.
– Messieurs dames, nous allons marcher un moment, vous ne risquez rien, nous veillons sur vous.
– Oh ! attendez ! C’est quoi encore cette connerie ?! j’arrête, ça commence à bien faire !
Au moment où Guy va pour retirer le foulard, il sent sur sa tempe un pistolet braqué.

J’ai cessé de rêver

J’ai cessé de rêver depuis plusieurs mois
7 exactement. 7 mois que le matin, quand j’ouvre un œil épaissi par le noir de la nuit, puis l’autre, irrésistiblement tendu vers le plafond, un désert de glace s’étend devant moi, à l’infini.
Les premiers moments de la journée à vivre s’imposent tels des blocs de tâches à accomplir sans qu’aucune image colorée ne vienne s’y projeter.
Pas paysage.
Pas de musique.
Pas de silence entre les lignes.
Pas de mots non plus.
Il faut, je vais, il n’y a qu’à
Pas de rencontre, pas d’imprévu
Pas de chaleurs interdites, pas de caresses ni de baisers volés.
Pas de courses poursuites à travers des labyrinthes de feuilles mortes, pas de pluie verglaçante qui se transformerait en barreaux de prison ou en sonate d’automne.
Rien qui s’effrite, qui s’effeuille, qui s’enfle, se renifle, se ferme, se foule, se floute.
Pas de contrée insolite, de rencontre fortuite.
Pas les pas du docteur Muller dans le couloir, pas de dent qui tombe ou qui pousse derrière la nuque, pas de vol plané, de tendon recollé, pas de décollage, pas d’envol du tout.
Depuis 7 mois je dors d’un sommeil de plomb.
Plombée. Terrassée par cette phrase assassine « Madame, ça ne va pas être facile »
Qu’est-ce que tu veux dire connasse ?
Parce que tu vas me faire croire qu’il y en a pour qui c’est facile peut-être ?
Je les ai rencontrées ; qu’est ce que tu crois, que j’ai pas vu, que j’ai pas fait, que je suis restée là à végéter ? J’ai vu qu’elles font tout bien tout propre, yoga, régime sans sel et sans laitage, dialogue, respiration, préparation, mais qu’est-ce qui te dit que ce sera facile hein ?
Alors que moi, depuis 7 mois je sais.
Plus de rêves, plus de coton, du concret, du lourd, du labeur, du sacrifice.
Depuis 7 mois les matins s’étirent au rythme des nuits qui s’allongent, je dors, je m’apprête. Qu’on le déclenche cet accouchement !
Qu’on le fasse naître mon enfant mal fichu, mal parti, mal formé de la tête jusqu’aux pieds, j’ai mille ans et je suis prête.

Sixty minutes (3)

Carmen a des frissons. Les poils de ses avant-bras se hérissent jusqu’à se tisser dans les mailles de son pull violet. De toutes façons c’est pas nouveau, elle n’a jamais vraiment su apprécier les chants grégoriens et c’est aussi sinistre à l’envers qu’à l’endroit. Re-frissons. Re-tour. Re-vient l’image de sa grand mère vêtue de noir, assise sagement devant la porte de la maison, sur son tabouret de paille. Au travers des rubans multicolores du rideau de plastique on distingue la pièce en contrebas. Fraiche et sombre. Le vertige au passage de lumière aveuglante de la ruelle au froid de la cuisine. La chair molle et chaude qui pendouillait aux bras de sa grand mère. Carne de gallina. Mamita dans la chambre froide. L’odeur de poudre de riz mêlée à l’odeur de la cire, ou est-ce seulement la peau de Mamita qui s’est figée, gelée. Transformée en bougie ? 

Puis la peau de J et de P et de J et de P encore mais d’autres, et E, O, M, L presque un alphabet. Même odeur, même blanc cassé. 

Carmen se dit que ça commence à faire pas mal de bougies et qu’elle en a presque assez à elle toute seule pour faire une sacrée veillée. Ben quoi, ça se fait une veillée dans un team building ! Ou un feu de camp. Peut être que ça la réchaufferait. 

En attendant les poils tissés dans la laine ils commencent à pousser. Y en a même qui traversent la toile du jean et ça fait mal. 

Et Vivienne qui n’ouvre plus la bouche. Si ça continue elle aussi va se transformer en bougie avant d’arriver à destination.

Sixty minutes (2)

Soixante minutes. Marcus préfère ne pas y penser. Il connaît la règle depuis qu’on les a poussés à l’intérieur de cette église, les yeux bandés.

Rewind.

Des personnes inconnues leur donnent rendez-vous place des Abbesses.

– Soyez à l’heure. Précise.

Et ça raccroche. Laconique.

Chacun des cinq, maintenant à la recherche d’une issue, a reçu le même message, sans doute enregistré. La voix paraissait trafiquée : elle ressemblait à Simone, la femme de la SNCF, cette nana incroyable, capable de donner l’heure, le quai, la provenance et la destination des trains dans n’importe quelle gare de n’importe quelle contrée de France à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Un truc de ouf.

Nerveux, les cinq se sont retrouvés devant le manège pour enfants de la place.

Ça braille, ça cherche à attraper la queue du Mickey, ça hurle pour un caprice et c’est insupportable. Sans même prononcer un mot, ils traversent la rue pour se poster devant l’entrée de la grande église Saint Jean. De là, ils les verront arriver. Que sont-ils censés attendre ?

– Qu’est-ce qu’on attend ? Vous savez, vous ?

– Oh, une voiture, non ?

– Une voiture pour cinq ? Balaise !

– Une limousine, alors.

– Tu parles, ils vont nous trimballer dans une camionnette de travaux publics, au milieu de sacs de gravats et on ne retrouvera jamais nos corps parce qu’ils nous finiront à la chaux !

– Putain Guy, mais arrête là ! Tu me fous les jetons ! T’es vraiment con.

– Pardon, je voulais juste détendre…

– Bravo, c’est gagné, j’ai envie de taper sur quelqu’un.

Puis tout le monde se tait et regarde dans la même direction : un corbillard approche lentement, noir, vitres teintées.  Il s’arrête juste devant le petit stand du vendeur de bonbecs. Classe ! pense Vivienne.

– Vous ne croyez pas que c’est… ?

– Humm ça y r’ssemble…

Ils se regardent. Dans leurs yeux, ça n’est pas la joie qu’on peut lire. Non, ça n’est pas la colère non plus. Bon, on ne va pas faire toutes les émotions possibles : c’est la peur. Évidemment qu’ils trouillotent ! Rendez-vous anonyme plus voix de Simone plus corbillard égale pas bon, pas bon du tout. Vivienne allume une clope avec la fin de l’ancienne. Fumeuse en flux tendu, Vivienne, stakhanoviste de la malbac.

Guy tente de rassurer ses collègues :

– Attendez, ne flippez pas. C’est censé être un jeu, vous vous rappelez ? C’est le cadeau de fin d’année de la boîte, bordel. On va pas en enfer, là ! Nichet l’a bien dit quand ils nous a convoqués la semaine dernière : « cadeau de la société pour cette fin d’année ! Ca devrait vous amuser, c’est un team building qui fonctionne bien ». Vous vous rappelez ? Hein ?

– Oui, oui…

Ils acquiescent. Team building, mon cul.

On inspire, on bloque, on souffle. Encore une fois: inspire, bloque, souffle. Carmen utilise souvent cet exercice quand elle est proche de perdre les eaux, comme elle dit. Là, elle en est pas loin, mais bon, elle avance avec les autres. Lorsqu’ils sont à hauteur du van, la porte arrière s’ouvre. Ils se regardent. Gilles fait signe avec son menton : faut monter. A l’intérieur, deux rangées de trois fauteuils. Carmen calcule rapidement, oui c’est ça, ça fait bien six. On ne peut pas voir qui conduit : une vitre sans tain sépare l’habitacle du reste du véhicule. Sonia en profite pour s’attarder sur sa coiffure. Elle replace quelques mèches derrière ses oreilles. Carmen passe les doigts sous ses yeux. Elle tire sur la peau et souffle en voyant les cernes bleus immanquables. La crème reliftante Ducon ne fonctionne pas, c’est clair. Elle s’est bien fait avoir. Marcus surprend son image qui se ronge les ongles et il entend la voix de sa mère. Guy regarde ses collègues, il a mal à l’intestin et se gratte la cuisse. Quant à Vivienne, pas un mot depuis tout à l’heure. Elle regarde droit devant elle, c’est à dire qu’elle se regarde droit dans les yeux. Elle cherche à apercevoir un mouvement de l’autre côté de la glace, en vain. Comme on leur a bien indiqué que les portables devaient rester à la maison, elle ne peut même pas pianoter sur son mobile ultra intelligent et faire des snapchat des gueules de cons de ses collègues adorés.

Dehors, quelqu’un pousse la portière qui se referme dans un bruit sec. On entend un clic : protection enfants activée. Guy décoche mentalement la case numéro deux : impossible de sauter du corbillard en marche. Une musique s’élève dans le compartiment. Une musique sacrée, entre un chant grégorien et de l’électro pointue. Puis des voix. Les mots sont incompréhensibles, on dirait qu’ils sont chantés à l’envers. Carmen a des frissons.