last time

Last time I was in canada, Last time I was in Malaga, Last time… My name is Huguette.

Il s’en moque complètement, je ne sais même pas si il comprend. Encore un martini, et c’est fini. Il n’y a pas idée de boire comme ça depuis…depuis quand déjà?  Ce matin j’ai bien vu dans le miroir, l’œil plein d’eau, l’œil jaune, une peau de crapaud, un ventre, enceinte de 9 mois à 53 ans, à mon âge, quand même, qu’est-ce qu’on va penser. Il est gentil ce petit serveur, il me sourit, mais il ne m’écoute pas. Il sert, il est payé pour ça. Ce ciel bleu me donne la nausée, l’océan m’exaspère, quelle croisière. C’est de famille.

Il a un goût ce martini, je ne reconnais pas. Il a goût qui ne ressemble à rien. Comme moi. J’ai encore des cheveux, ils sont courts, mais j’en ai encore. Je les teints brun foncé. Je devrais laisser les pattes blanches sur les côtés. Un nouveau style, ce serait bien.

Last time, c’est une chanson, si je me souviens bien.

Quelle bêtise de revenir dans ce pays. On aimait bien, oui on aimait. On aimait marcher. La montagne le pic du nez. On y a dormi deux nuits. Les pierres roulaient et on a ri. Les pierres colère s’agitaient et on s’aimait. Une, deux trois, puis des centaines sur ta tête, sur ton corps, sur le mien aussi mais si peu. Et puis rien. Je te cherche encore. Je ne me souviens plus comment, pourquoi, quand, je suis revenue.

Il est gentil ce petit serveur, il sourit.

Amazonia

Les yeux écarquillés, j’arrive à Amazonia, enfin. Rien que du vert et du bleu à perte de vue. Aucune pollution. L’air est merveilleusement pur. Je prends un ascenseur au pied d’un arbre immense et me retrouve au sommet d’une tour qui fend les cieux lumineux et translucides.Une tour en feuillage d’eucalyptus, très embaumante. J’ai un rendez-vous d’embauche dans une start-up. Depuis la salle d’attente où je viens d’être accueuillie par une hôtesse aux jambes démesurément longues, j’observe la ville. On est le matin. Un hallo de lumière rose m’enveloppe. Des petites filles à la queue leu leu, tirée par une bouée géante sur le lac tout rose, vont à leur cours de danse. Un homme en costume ceintré, couleur taupe, rivé les yeux sur sa montre, passe en taxi pirogue. Sera-t-il à l’heure à son rendez-vous ? Un couple d’amoureux, tout ébouriffé sort de son nid dans les arbres en glissant sur une corde. Une jeune fille, tout de rose vêtue, va au travail en balançoire. Le ferry du matin laisse échapper des centaines de cols blancs qui s’affairent pour rejoindre leur gratte ciel de verdure.

Paul ?

Pas drôle ! Tu l’as fait ! Me faire suivre par un détective. J’en étais sûre. Tout à fait, ton genre, ça ! … Cet homme, grand, en caban marine, nouveau dans le quartier, que j’ai aperçu plusieurs fois déjà. Il est maintenant au pied de mon lampadaire, un soir d’hiver, sous mes fenêtres. C’est là que ma lune de miel avec ce nouveau personnage s’arrête. C’est trop tard, Paul ! Comment faut-il que je te le dise ? Je ne suis partie pour personne. Il va te le dire, ton détective. Je suis partie à cause de toi et pas pour un autre que toi….

Les images défilent dans ma tête. Le bas a blessé, à un moment. Je ne sais plus quand. Il s’est filé, le bas. Définitivement.

On s’en fout Paul ! C’est fini, maintenant. Depuis des mois, des années, je savais que j’allais partir… J’attendais le déclic, la goutte qui allait faire déborder notre vase déjà trop plein. Un week-end plus insupportable que les autres. Des vacances d’été en tête à tête, trop interminables. Une soirée foot à t’entendre crier avec tes potes sur le canapé du salon. Les cadavres de canettes de bière sur le balcon. Ta mère et ses conseils pour que je m’occupe bien de son fils.

Quand la semaine dernière, je me suis retrouvée seule au resto parce que tu avais oublié mon invitation. J’ai pété un câble. J’ai commandé une bouteille de Meursault, du foie gras. Ton préféré, celui au poivre de Sichuan. Puis je me suis levée, j’ai réglé l’addition. Mes tempes bourdonnaient. J’étais oppressée et nauséeuse. J’ai pris la ligne 1 pour rentrer. Je suis descendue à la cave, chercher ma grosse valise orange. J’y ai mis mes robes préférées, mes livres de Duras, mon foulard à pois vert, mon manteau Anastasia. J’ai laissé mes clés sur la table du salon et un post-it rose « Je pars »

Puis j’ai claqué la porte et suis partie la tête froide, sans me retourner.

 

Pôle.

J’ai tout lâché, un matin d’octobre, après une convocation à Pôle emploi. Mon conseiller m’avait convoqué à 9H30. J’ai compris rapidement dans la file Accueil pour annoncer ma présence que j’étais la première de la liste.

J’ai attendu et j’ai lutté contre l’angoisse qui me prend toujours dans ce lieu. Il faut dire que depuis qu’ils l’ont collé boulevard Ney, la mission est impossible. S’il vous reste un dernier brin d’optimisme après la station de métro en bout de ligne, la traversée du périph, le salut des prostitués, l’enjambement des sdf, les voitures à vive allure, le tunnel sordide où volent les papiers de dix générations de Mac Do, le regard mort de l’homme de la sécurité et les marches vers un sous-sol non enchanteur…S’il vous reste un brin d’optimisme, c’est que vous avez déjà pris votre décision de ne plus jamais revenir à une convocation de votre conseiller.

Donc je l’ai attendu 5 mn, aucun sourire… J’ai attendu devant des vitres immenses mais sales. J’ai attendu 10 autres minutes en regardant mon téléphone dans l’espoir qu’un mouvement d’humanité viendrait me surprendre dans les tréfonds de cet enfer. J’ai attendu encore 15 mn. Puis je suis allée à l’accueil sans reprendre la longue file d’attente, pour demander si je n’avais pas été oubliée et là, la nana de l’accueil m’a demandé de reprendre la file depuis le début en haut des marches près du type au regard mort qui regarde vos sacs à l’entrée.

J’y suis allée, tout en haut des marches, mais je ne me suis pas retournée… J’ai marché, marché, marché jusqu’au Mali.

Mon père m’attendait, ses os ne pouvaient plus le porter ou plutôt il ne pouvait plus porter le fardeau qui lui donnait juste de quoi boire du lait de vache après sa journée de labeur. Il m’a montré le chemin tout en haut pour récolter les feuilles d’eucalyptus et le lendemain je suis devenue une femme porteuse.

Je vous raconte tout cela, pour vous dire que ce n’est pas une larme que vous voyez Mesdames et Messieurs sur la photo que vous avez prise de moi…ce n’est pas une larme. Je vous entends d’ici !  Non ce n’est pas une larme mais de la sueur, une sueur saine qui est venue me soustraire aux allocations logements, aux files interminables de la caf, au regard des hommes et des femmes pressés.

Je porte aujourd’hui l’essence de mon pays. Les feuilles d’eucalyptus viendront soigner vos poumons. Cette huile essentielle, je la porte dans mon dos. Ce labeur est difficile, oui mais il soigne mes chagrins de la ville, le goût de la mort de l’existence anarchique ou le sens de l’amour est dilué dans la peur de le perdre.

Rappelez-vous ! Je suis ici et je soigne mon âme ! À défaut de prendre soin de mes articulations ! Bien sûr je vais peut-être mourir un peu plus jeune mais dans la solitude salvatrice des hauteurs et dans le rythme des champs de mes sœurs, je suis redevenue fière.

Je suis au « Pôle de mon être ».

ma ville effilée ( d’après Italo Calvino)

Il fait sombre, je regarde les gouttes d’eau opaques tomber une à une sur le sol translucide et mouvant. Je lève la tête et remarque que la petite du 5ème est déjà rentrée. Je vis au sous-sol depuis bientôt 500 ans et l’ascenseur pour monter la rejoindre est en panne depuis mon aménagement. J’habite un 83 pièces hérité de mon premier grand-père.  Amiral de la 6ème flotte des gratte-ciels, mort pour la France sur le champ du déshonneur en refusant de sauter sans parachute pour donner l’exemple. Le déshonneur a coûté cher à ses descendants, sa femme sa fille et son canard ont disparu après l’évènement.

Un ami architecte venu hier me rendre un chalumeau me fait remarquer l’ingéniosité de mon modeste chez moi. Il est un célèbre architecte de la ville depuis maintenant 203 ans et son aménagement du territoire a beaucoup fait parler les coccinelles.

Il est le célèbre inventeur des immeubles mous devenus une référence antisismique. Les matériaux utilisés sont simples, biodégradables et d’une veine intarissable. De plus il a su faire exporter son savoir faire dans toute la galaxie. Il doit cette invention au temps que consacrent les fils de bonnes familles à observer les araignées filant sur la vanité de leurs aïeux. Aïeux très souvent enfermés dans l’armoire viking du salon.  Le fil d’araignée est un matériau économique, les fileuses velues des ouvrières faciles à contenter et toujours disposées à offrir gracieusement leur labeur aux riches conquistadors.

Il est également l’inventeur des fenêtres opaques. Elles permettent de ne plus être déprimé par la vue des poussières nucléaires flottantes, qui nous empoisonnent depuis plus de 308 ans. C’est également un système efficace contre les conséquences sanitaires de l’absence de couche d’ozone, couche disparue…euh… je ne me souviens plus trop…les disques durs relatant ce phénomène, il me semble naturel ?… sont indéchiffrables depuis belle lurette.

Mais surtout cet homme a inventé une nouvelle manière d’appréhender les espaces accueillant la vie et la mort.

Les naissances se font désormais au 7ème ciel de cahutes. Ainsi les enfants mal conçus, non désirés, accidents d’un soir peuvent prétendre à un avenir meilleur en naissant sous des bons hospices.

Dans les salles d’accouchement, de nombreux animaux accueillent ces nouveaux arrivants. Ils les reniflent, les lavent, les bercent… Des gestes vitaux qui depuis plus de 600 ans sont oubliés de la mémoire collective de notre espèce.

Quand à la mort, mon ami a été le précurseur d’un concept et d’un design original. Un coup de génie qui fait date depuis une centaine d’années dans les maisons de partance.

Des maisons aménagées, je vous le rappelle, par des fonds privés. Car je ne vous apprends rien en soulignant qu’il est devenu très difficile de nos jours d’envisager de mourir, privilège réservé depuis des lustres à l’élite.

La nécessité de repenser ces lieux offre une publicité et une bonne fortune à mon cher camarade. Il faut les voir, ces rares élus en files indiennes interminables pour aménager dans les capsules. Ces dites capsules sont aménagées avec goût, elles sont de formes ovoïdes et de couleurs vives. Une forme archétypale qui souligne la conception oubliée dite « par les voies naturelles ». Je sais…Naturel un mot désuet, veuillez m’en excuser.

Ces capsules-ventres ont eu un succès phénoménal et la demande de mourir en position fœtale est une vraie success-story !!

il n’y a plus

Il n’y a plus de jus dans la théière. Il n’y a plus de chaussettes sur mes pieds. Il n’y a plus de volaille dans les rayons du supermarché. Il n’y a plus rien à sa place, il n’y a pas un taxi. Sur la table, seul le moelleux de grand-mère préparé avec amour. Il n’y a plus le goût de croquer. Départir avec un taxi, départir loin de la ville. Risible lisible habille m’aurait-elle chantonné au creux de mon cœur à pas rentré. Il n’y a plus de surnuméraire, qu’est- ce que ça veut dire, pourtant j’ai su elle m’a expliqué mais j’ai oublié. Marguerite a signé aimablement la fin de sa vie, il n’y a plus de porcelaine bleue et blanche, il n’y a plus de lacets à mes chaussures ni de café dans la tasse. Il n’y a plus la trace du rouge à lèvres sur ma joue de gamine, il n’y a plus de pain au chocolat. Les roses blanches illuminent la pièce. J’entends la contrebasse sur le trottoir d’en face, son violon dans son étui se calme, il n’y a plus de notes sur les miroirs du temps qui file, il n’y a plus le parfum du sourire généreux. Il y a cet instant.

Au mot près (3/3)

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère, Bach fredonne son disco et le navarin de mouton roupille dans la cocotte.

Solange ce matin a volé un chien. Un chien sans nom, sans pedigree, sans collier, sans maitre.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est toujours légère, Bach fredonne un autre disco et le navarin ronfle

Solange ce matin a décidé de quitter Alain, il n’est pas encore rentré du boulot. Il ne devrait pas tarder. Il n’a jamais un métro de retard et Solange va le quitter pour cela.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère est légère vous l’avez compris Bach swingue comme un fou et le navarin étouffe…

Solange veut partir pour aller je ne sais où, elle veut rencontrer Bob, Jack, Robert, ou Nestor, toujours en retard ou en avance, jamais acquis, jamais conquis.

Solange est allongée dans le salon, l’atmosphère devient un peu moins légère, Bach tousse un peu et le navarin crie famine.

Famine, famine, tu exagères, non ?

C’est juste pour me faire culpabiliser ? C ‘est bien aussi de vivre d’amour et d’eau fraîche. C’est bien aussi d’oublier cette course à la réussite, ces besoins qui n’ont aucun sens. J’ai juste envie d’être tranquille, d’aller prendre un thé en regardant les passants, j’ai juste envie qu’on me fiche la paix. Gaétan va venir me chercher tout à l’heure.  Je vais me laisser porter sur son scooter, cheveux aux vents. Ça a du bon de péter les plombs, on peut léviter au-dessus de tous, juste prendre l’air sans savoir ce que l’on fera demain. Un pas à la fois. Plus de rendez-vous, de réunion à préparer, de négociations. Juste toi et moi sur une île déserte avec du bon vin et des bons bouquins. Ça serait bien, non ? Dis Gaétan ! Viens on s’en va, Gaétan. Tu ne réagis pas. Tu t’en fous, c’est ça ? On pourrait chercher un endroit, loin de tout, dans un village abandonné.

As de pique. Sur le tapis glisse une silhouette cœur fragile, il y a encore de la joie, faut y croire sinon on ne va pas dormir. Il est incroyable ce chien, il te fixe, il lit dans tes pensées. Ce matin, je suis tombée sur un trèfle à quatre feuilles, il y a de l’espoir.  La maison est silencieuse, j’ai faim, le reste du dîner des marrons glacés et les coupes à moitié pleines. Ces invités ne prennent pas le temps de finir leur verre. J’ai joué, j’ai perdu, la nuit mon amie va étendre ses idées, elle va me persuader d’enfiler la vérité piquée sinon on va pas dormir. Quand on ne dort pas, on n’a pas la respiration nécessaire pour piquer l’autre du bon pied. Dans la pénombre, son corps bouge encore, j’entends sa voix tremblante.

Je comprendrais si tu me quittes.

(texte collectif produit par Aurore, Mary et Isabelle)

 

Au mot près (2/3)

Le premier truc, la première petite chose, la petite lumière étincelle, j’y vais. Mes pieds freinent déjà, j’entends le bruit du caoutchouc, la fumée s’échappe, je suis au fond de la piscine, mon corps s’étire, je craque une allumette, j’y vais. La sorcière du quartier de l’horloge loge dans ses habits gris, elle guette, elle me guette, j’y vois ce que je veux, j’y vois son œil rectangulaire et sa bouche tartinée. Droit de passage. Droit de visite. Droit tiens-toi droit. Les cheveux encore mouillés et la peau fripée, j’étais bien dans la bleue parisienne mais j’ai rendez-vous. Dans ma poche, ma minuscule épée, je vais passer, il faut qu’elle me laisse aller de l’autre côté. Les voitures démarrent au feu rouge, Elise ne bouge plus. Elle regarde à droite et à gauche, son regard disparait…

Elle doit prendre une décision, elle le sait il va falloir décider…

Depuis sept ans, elle doit la prendre cette décision, depuis sept ans, elle vit sans amour auprès d’un homme qui l’aime. Depuis sept ans à ce feu, alors qu’elle attend que le petit bonhomme passe au vert, elle sait qu’elle a le temps de la prendre, cette décision. Il lui suffit de quelques secondes pour que sa vie change, pour que sa vie s’ouvre, se déploie. Le petit bonhomme passe au vert et depuis sept ans, elle traverse…

Aujourd’hui, Elise ne traverse pas, elle tourne la tête en direction des voitures, elle les regarde, puis son regard disparait, le bonhomme passe au rouge. Il n’y a plus de rouge, de vert, de voiture, de corps, de demain, il n’y a qu’un bonhomme qu’il faut absolument faire disparaitre et qui n’en finit pas d’être là. Elle ne bouge plus Elise, les passants râlent, la bouscule, bonjour Paris, bonjour Tristesse, ici la capitale de marche ou crève, Elise va crever, là, c’est un risque et elle va le prendre ce risque. Elle ne va plus bouger, il va y avoir cinq millions de bonhommes rouges et verts entre elle et le sien. Le sien finira par disparaitre ou bien on viendra la chercher, oui c’est ça, ils viendront les bonhommes blancs ou rouges. Ils viendront, elle restera raide comme un bout de bois. Oui c’est ça elle fera la branche, une branche qui sera dérangeante. On fera cas de son bois. Il viendra la regarder à travers une lucarne, un voyant rouge clignotera au-dessus de la chambre. Une chambre interdite au visiteur. Elle ne regardera de l’autre côté du miroir. Il ne la reconnaitra pas. Peut-être son bonhomme, il ne reviendra pas de sitôt. Et un jour il disparaitra pour de bon.

C’est tout bon ! Il m’a dit. Tu tournes à gauche. Tu trouveras un petit chemin qui serpente dans la montagne. La maison de ma mère est la deuxième que tu rencontreras. Celle avec des volets bleus et une glycine en fleurs. Tu peux y rester le temps que tu voudras. Au moins jusqu’aux premières chutes de neige. Si tu descends au village, en contrebas, tu trouveras une petite épicerie, un café où se réunissent les papés du village. Tu verras, ils sont charmants et bienveillants.

C’est tout bon ! Il répétait toujours cette phrase, mon ami Pierre

Comme si la vie était toujours toute simple pour lui.

C’est tout bon ! Pourquoi se compliquer la vie ?

Je venais tout juste de pousser la porte d’entrée. Une odeur de moisi me sauta à la gorge. Un chat dormait en boule sur un des fauteuils du salon.

(texte collectif Aurore C, Mary et Isabelle)

le premier jour après moi

Je viens de m’endormir pour la dernière fois dans tes bras. La lumière devrait bientôt s’éteindre. Pourtant je continue de te voir.

Je t ‘observe comme si je te rencontrais pour la première fois. Ta silhouette élancée de danseuse, ta taille si fine, tes pieds toujours positionnés en cinq et demi. Tes tâches de rousseur qui faisaient craquer tous mes potes à la fac de médecine. Elles n’ont pas changé depuis trente ans.Ton port altier de danseuse, ta nuque toujours bien droite, tes cheveux relevés qui te donnaient un petit air hautain. Ce petit air hautain qui faisait que j’avais toujours envie de toi. Je n’ai jamais pris le temps de t’observer comme aujourd’hui. Je ne t ai jamais dit « je t ‘aime » non plus. Quel con !
Tu es assise sur le lit et tu sanglotes.Pour la première fois, j’ai  une envie folle de te prendre dans mes bras pour te consoler. Auparavant, te voir triste me faisait fuir.
Je voudrais me lever, mais c’est impossible. J’ai l’impression d’avoir des semelles de plomb, un dos de plomb, des paupières très lourdes. J’essaie de dire un mot, mais aucun son ne sort de ma bouche, alors que je crie très fort.
Puis tu te lèves. Tu te diriges vers la cuisine. Je t’entends préparer un thé, certainement ton préféré, celui au riz soufflé. Forcément dans ton mug rouge. Tu reviens dans la chambre, tu t’ allonges sur le lit et te blottis tout contre moi. Tu prends des forces pour ta nouvelle vie.
Est-ce que je pourrais toujours te voir, ainsi ?
J’ai la réponse. La lumière s’éteint petit à petit.

Tu deviens floue, et puis plus rien. Le premier jour après moi s’en est allé.

Adieu Fanny !

c’est mon ciel

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Fenêtre 1

Depuis mon lit, dans le cadre de bois qui structure le tableau, je vois le monde se mouvoir dans les nuages et la trajectoire du soleil. Mon ciel à moi ressemble à un décor découpé en 4 parties égales et je vais plus loin dans ces changements de paysages que dans toutes les promesses de catalogues et de voyages de noces. Le soir, la lumière des ampoules parsème de tâches jaunes le tableau noir de la nuit. Dans le reflet, je regarde les murs flous et les photos que j’ai posées dessus. La forme qui se dessine au centre, les contours dans le contour, l’ombre dans le reflet des murs blancs, c’est moi. Le vide qui se dessine à côté de moi je le vois aussi, une place vide, un homme en moins, moi seule dans le tableau de la fenêtre entr’ouverte. Une araignée est sortie de sa toile et je vais rester là pour regarder la nuit. On dirait que quelqu’un m’appelle mais je ne réponds pas.

J’éteins. Je reste dans le noir et je vois la vie des autres comme si c’était la mienne. Je regarde, je divague avec  tous ces corps étrangers qui se déplacent dans le silence. Tout semble calme et paisible. Si je ne devais me nourrir et me plier aux usages du monde je ne sortirais plus. Je resterais là. En retrait. Planquée. Visible ou invisible, assise ou debout à ma fenêtre que je laisse entr’ouverte, le plus souvent.

Parce que je ne suis pas à l’aise avec le définitif. Je n’aime pas de radical, le ouvert ou fermé. Je préfère l’entre-deux. Ni dedans ni dehors. A la décision prise je préfère l’embarras du choix. L’offre. Le tout possible.

Il fut un temps ou ça avait son charme. Aujourd’hui, ça énerve. C’est ainsi. Tout change, tout se transforme comme on dit. Mais il fut un temps tout de même ou l’entre-deux m’allait bien. Au début. Aux tous débuts de nous. Il aimait bien cette tendance, mais cette tendance est devenue le gage de ma passivité. Dit-il.
Il a parlé de ouate aussi. Je crois bien qu’il a dit que je vivais dans la ouate. Je ne sais plus trop, je regardais le ciel bleu ciel sans ombres et sans chichis s’étaler dans le cadre de bois, pas un nuage, pas un pli, un bout de bleu pur taillé dans l’immense, rien que pour moi. J’ai entendu la porte se refermer sur ses reproches.

J’ai attendu que le bruit de ses pas s’éteigne dans l’escalier et j’ai quitté le lit pour ouvrir la fenêtre en grand. Je n’ai pas sauté. Je n’ai pas laissé les bourdons qui sortaient de mes narines s’écraser sur les vitres fraîchement lavées. J’ai laissé l’air frais lécher les murs et effacer les traces de sa présence.

J’attends. Je me reconstruis. Bientôt je vais renaitre.

Fenêtre 2

De ma fenêtre, je vois les plantes pousser sur le balcon. Des fois j’arrête d’écrire, et je leur parle. Il paraît qu’il faut parler aux plantes. Prenez deux graines identiques, deux haricots secs, ou 2 lentilles et faites les germer dans un petit morceau de coton que vous gardez humide. Une fois germées mettez les graines en terre et faites pousser les deux plantes dans 2 pots différents. Arrosez les également, parlez à l’une mais pas à l’autre et observez. J’ai 5 ans, je suis une fille, j’ai un père un frère et une mère et, le front collé contre la vitre froide de la fenêtre de ma chambre, je pousse de travers.

Devant moi, au-dessus, sur les côtés, les barres grises des immeubles ferment l’accès au ciel mais les fenêtres alignées ouvrent sur d’autres mondes. La cour m’est interdite alors j’évite de regarder en bas pour ne pas être tentée. Pourtant je connais tous ceux qui jouent avec mon frère au foot et à l’élastique, ils sont là tous les jours. Je vois loin et dans l’immeuble d’en face, la tâche brune penchée à la fenêtre est toujours là, je ne distingue pas  son visage me faudrait des jumelles mais je sais que comme moi elle regarde au dehors. Comme moi elle n’a pas le droit de sortir et comme moi la nuit elle disparaît.

Un jour  le camion des pompiers et la grande échelle haute comme une grue sont entrés dans le cadre. Des hommes en rouge brillaient et couraient, le son traversait les vitres, la tâche brune aussi avait traversé la vitre.

Quand le soir tombe, la grande fenêtre renvoie l’image du dedans mais si j’éteins je vois des tas de petites tâches jaunes qui brillent dans le noir. C’est mon ciel, mon monde à moi.

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