La passante du sans-souci

Ce soir là,  en sortant du restaurant, je me suis perdue. Un peu trop bu, probablement….
Comme bien souvent, je suis partie dans la direction opposée. La rue Saint Lazare est déserte à cette heure avancée de la soirée, glaciale, peu éclairée. Seule,  une femme marche vers moi d’ un pas assuré , surement, une habitante du quartier.
Elle est très élégante. Elle porte un manteau fluide et un chapeau qui cache son regard.Quand elle arrive à ma hauteur, je lui demande mon chemin.
Et soudain , une vague d’émotion m’étreint, car je reconnais Sarah Bisiani, la fille de Romy Schneider.
« Suivez moi ! » me dit elle ,
« La station Notre -Dame de Lorette est à  cinq minutes, j’habite juste à côté. »
J’emboite le pas de mon guide providentiel. La rue est comme une photo qui tremble…
Plutôt une séquence de film qui tremble …
Comme ta fille te ressemble, j’ai  la sensation unique de te suivre , Romy, avec ta démarche sensuelle, inégalée, démarche qu’aucun homme, ni aucune femme n’oubliera jamais. Les images défilent  à toute vitesse, dans ma tête :
Sissi, les choses de la vie, César et Rosalie, la piscine, la passante du sans-souci, la banquière, l’important c’est d’aimer…. Tous ces films où tes personnages m’ont tant fait rêver….
Tes éclats de rire, ton cōté sombre et joyeux à la fois. La glace et le feu en même temps, tu attirais les hommes. Ce mystère, cette sensualité à fleur de peau. Cette grande classe, avec tes robes, tes chapeaux, toujours  très féminine. Aucune femme ne remet ses bas , ou porte un chapeau, un sac comme toi.
Tu fais partie de ma vie, Romy.
J’ai dansé la valse à Schönbrunn comme Sissi. Madame Baumstein m a  émue dans la passante du sans-souci.
Emma Eckart , la banquière, m’ a donné envie de briller au travail. La brindille qu’Alain Delon te passe dans le dos, au bord de la piscine, me fait frissonner à chaque fois. Rosalie et ses deux amoureux si différents l’un de l’autre. Hélène, dans les choses de la vie.Tout me parle…
Mais, le film est terminé. C’est  déjà Notre-Dame-de-Lorette.
Sarah me fait un petit signe et continue son chemin.
Je descends attraper le dernier métro.
C’est déjà demain,…

L’heur bleu

J’ai compris un peu sur le tard que j’étais une Sabine qui ne demandait qu’à être enlevée. A première vue ce n’est pas si évident et aucun soudard ne s’est jamais saisi de moi, idéale victime qui contesterait mollement, se débattrait d’extase et implorerait faussement « non » du regard. Désormais, je me laisse rapter facilement.

Jeudi dans la nuit rue de Nazareth, Mathieu m’a dit qu’il me forcerait à écrire dans un château, le château de Jeanne D’arc. Dans deux jours, il a précisé. Je ne sais pas bien pourquoi on a mangé, lui, David et moi des hamburgers dans un faux restaurant. Je ne mange jamais de vache. J’ai dit, d’accord. David, Mathieu et moi nous sommes enfuis d’une soirée mondaine. Le faux restaurant devait être le premier établissement qui se présentait. Je ne possède pas de cartes de visite, je préfère rester incognito. C’est toujours un calvaire quand mon hôte, pour se débarrasser de moi, comme de chacun, me présente au premier invité qui passe. En général, le type dégaine une carte avec un titre improbable dessus.

Ce soir-là, notre hôte portait une Rolex, il souriait avec des dents entièrement refaites en Bulgarie. Même les hommes portaient du fond de teint. On servait aux convives du foie gras cryogénisé sous leurs yeux et monté en sucette. L’opération m’a glacé d’effroi. Je suis resté planté là et je me suis souvenu de la dermatologue qui brûlait à l’azote liquide mes verrues plantaires à cause de la piscine. Elle ouvrait un grand bidon d’où s’échappait une vapeur glacée. Chaque fois j’étais terrorisé à l’idée qu’elle m’y plonge tout entier. David m’a détourné du tortionnaire cryogénisant le foie gras. Il m’a tendu un verre de Sauternes. Mathieu et David ont dit qu’on s’ennuyait à mourir ici, que les hôtesses d’accueil étaient de loin les plus intéressants interlocuteurs de la soirée. Ils m’ont poussés vers la sortie. On a dû choisir de manger des hamburgers pour remplir le vide creusé en nous par le désêtre des hologrammes humains flottant dans la soirée mondaine. L’ambiance m’avait vaguement angoissée, la junk food remplace aisément les anxiolytiques. Continue reading « L’heur bleu »