Punky mardi, ballade

Se libérer d’un vingt pour accéder à la coupole aux vierges. Voilà le plan. Tout est mauvais : le vin, le son, les regards, les tenues. Banquettes skaï pour les dresseurs de verge ou les proies timides. Chaque pore de la piste aux étoiles peinturlurées dégueule un œstrogène soudain et minuté. Les regards lourds de sens et vides de tout. Aussi vides que les couilles sont pleines.
Bitch drinking, sofa suckers.
Tout me file la gerbe. Je danse comme si j’étais seul en suivant la basse saturée. Tu n’es pas là. Et  puis enfin, ce lieu ne te mérite pas. Il nous irait bien vide. Alors, pour un pasodoble électronique au milieu d’un théâtre de sable planté d’amandiers, je choisis de te garder au chaud lovée entre M. Fantasme et Mme Imaginaire.

D’où il vient

Quand c’est l’été et que le soleil a tout écrasé avant et après midi, il reste l’orage qui fronce les sourcils et soulève le sable rouge. Les vignes serrent les rangs et le voisin ferme les volets. C’est à ce moment qu’il sent que ça va tonner et zébrer. Il entend les poules qui se bousculent au portillon de leur hutte mal taillée. Ça se passe toujours entre 22h et 22h30, précis comme une séance de cinéma avec les pubs au début. Il dort dans le grenier qui couvre toute la surface de la maison. On pourrait y rentrer six tables de ping-pong. Il s’est installé à côté de l’atelier. Quelques planches cloutées façon tordue forment une cloison de persiennes en L qui mange un coin du rectangle que Nino s’est octroyé sous les toits et enferme un peu les odeurs de solvant. Au fond du grenier, de longs portants supportent l’ego de vieux costumes et la nostalgie de robes brodées. Ça ne dit rien à Nino du côté du souvenir. Il regarde ses tissus sans chair comme des pantins sans histoire manger une autre partie de son espace. Il reste l’autre moitié du grenier à Nino, il y a installé un vieux lit de chêne que sa grand-mère voulait donner à des « nécessiteux ». C’est comme ça qu’elle appelle les pauvres. Comme si prononcer le mot finirait par lui transmettre le mal. Il a bricolé un sommier avec des lattes de parquet sous lesquelles il a glissé des dizaines de brique pour limiter la courbure inévitable sous son poids de jeune homme en pleine santé. En montrant de l’index le matelas sans vie, elle a dit « tu vas pas dormir sur ce truc, on ne sait pas d’où il vient ! ». Nino lui a répondu « il me dira à moi d’où il vient ». Le lit avachi et apatride, le tapis perse made in Poland et la vieille lampe piétée d’un verre jauni dessinent une crèche iconoclaste et poussiéreuse. Dans une heure sa mère se pendra dans ce bout de grenier. On ne sait pas d’où il vient, Nino a 14 ans.

L’écrivain

Je me souviens que c’était le printemps. Je me souviens du soleil encore blanc qui cherchait timidement à réchauffer les jardins, les rues, les gens et les maisons. La maison. Ma maison.

C’était le matin, tous les voisins étaient partis travailler.

Moi ? Moi non. Je restais chez moi. J’essayais d’écrire. Je dis bien essayais car en dépit des longues heures que je passais devant les feuilles étalées sur la table du salon, en dépit de mon désir de dire aux autres, de raconter au monde cette histoire qui me hantait, pas un mot ne s’était inscrit depuis plusieurs jours.

Je faisais face à la rue, assis au bord de la table et je rêvais.

Je désirais tellement dire, j’étais tant rempli par les personnages de mon récit que ma main restait en suspens, un stylo coincé entre le majeur, l’index et le pouce. Silence. Parfois un craquement, parfois un oiseau qui se posait sur la rambarde du parapet, mais souvent rien.

Je me souviens parfaitement de l’avoir vu : il était entré dans mon champ de vision par la gauche, un point de couleur mouvant. Arrivé juste en face de moi, de l’autre côté de la rue, il s’était installé. Il avait sorti de son sac des pinceaux. Je ne voyais de lui que ses jambes, le reste étant caché par la toile posée sur le chevalet. C’était étonnant, cette toile bipède, un animal inattendu dans une matinée qui avait jusque-là revêtu les teintes d’une journée ordinaire. Une de plus, une de moins, c’est selon de quel côté de la vie on se pose, n’est-ce pas ?

Oh ! Il n’était pas resté très longtemps, peut-être quelques heures, une journée à peine. Je me souviens que j’avais le sentiment d’être un voyeur : je voyais cet homme qui ne me voyait pas. Il peignait ma maison. Ma maison avec moi dedans. Mais le savait-il ?

Alors j’ai eu l’idée de sortir. J’ai ouvert la porte d’entrée qui donnait sur le petit balcon abrité et lentement je me suis avancé. Jusqu’à ce que la lumière du soleil vienne éclairer mon visage et ma main. J’ai fait un signe, comme un salut, une reconnaissance. M’a-t-il vu ?

Et elle, aujourd’hui, qui a posé son trépied au même endroit que lui, est-ce qu’elle me voit, debout derrière la fenêtre de la petite chambre sous les toits ? J’ai pourtant écarté le rideau, elle n’a pas pu rater ça. Elle aussi c’est un bipède. Ou un monstre au corps de femme et à la tête en appareil photo. Je reste un moment à l’observer parce qu’elle m’intrigue. Qui est-elle et pourquoi prend-elle autant de temps à faire un cliché ici, de ma maison ? Peut-être a-t-elle entendu parler de la légende ? S’ils savaient ! Oh non, ça n’est pas une légende. Tout au mieux un sacerdoce. Oui c’est moi, c’est encore moi, c’est toujours moi, je ne sais plus comment l’exprimer. Je me souviens du peintre et de mon inspiration manquante. Je me souviens aussi que sa présence, puis son départ, ont provoqué la naissance de ce roman que j’écris encore, ou toujours. C’est l’histoire d’un homme qui ne meurt pas. Il ne meurt pas tant qu’il écrit, tant qu’il rêve, tant qu’il pense à ses personnages. Il ne meurt pas, l’écrivain, il ne meurt pas.

J’ai dit.

On faisait les courses pour le week-end au supermarché. A un moment, elle a dit, va faire la queue pour le fromage que je m’occupe de l’épicerie.
Je l’ai regardée, j’ai expiré avec bruit et j’ai tourné les talons direction le rayon fromages à la coupe. Glamour.
Bien entendu il y avait du monde qui faisait la queue.
En file, les uns derrière les autres.
Ils avaient tous la même position, les mains sur le caddie. Ca m’a frappé. J’ai dit c’est pas possible, il va falloir que j’attende un quart d’heure pour acheter du fromage alors que je déteste ça et que je ne sais même pas quoi choisir. Rien qu’à lire les mots en caractères gras sur les étiquettes que la demoiselle en combinaison rayée rose et blanc manipulait, j’ai senti mon estomac qui tanguait. Comme sur le bateau pour aller du port de Marseille à n’importe quelle île au large. Morbier, Brie de Meaux, Camembert au lait cru, Epoisses… J’ai du arrêter ma lecture, la tête me tournait. Je me suis assis sur des cageots qui traînaient là, j’ai tenté de ne pas vomir en me tenant la tête entre les mains et en fixant ce grain de raisin tombé sur le sol, oublié de tous. Soudain, j’ai vu une paire de chaussures hideuses noires avec un pompon rouge sur le dessus s’arrêter sous mon nez. Elle a dit, mais qu’est-ce que tu fais là, c’est pas possible d’être aussi mou et si peu autonome. J’ai levé la tête. Va te faire voir, j’ai répondu. Je déteste tes trucs qui puent, tu n’as qu’à les acheter toi-même. Et puis je me casse. J’ai éclaté. J’en peux plus de tes courses tous les samedis après-midi, tes ordres donnés sur un ton répugnant et tes godasses moches, dignes d’une collégienne ! Elle restait là, en face de moi, plantée comme un poireau, à me regarder fixement avec un petit sourire entendu. Bon, ça y est, elle a dit, monsieur a fini sa petite crise, on peut finir d’acheter ce qu’il faut pour le repas de ce soir ? Quel repas de ce soir, j’ai demandé. Et puis en le disant, je me suis souvenu. Sa mère, ma belle-mère, ce soir, soixante-dix ans, invités et petits fours. Tant bien que mal, je me suis redressé. J’ai regardé autour de moi. Suis-moi, elle a dit. Et elle a fait claquer ses talons en direction de la boucherie. Je ne sais pas pourquoi mais ce mot a provoqué chez moi un fou-rire. J’ai aperçu les caisses de l’autre côté du rayon surgelés et je me suis mis à marcher de plus en plus vite. J’ai dit fort pour que tout le monde entende, je vous emmerde avec vos produits pasteurisés, étiquetés, euthanasiés ! Pourquoi j’ai dit ce dernier mot, aucune idée.
Quand je suis arrivé sur le parking, j’ai fouillé mes poches à la recherche des clés de la bagnole. Je me suis rappelé que c’est elle qui les avait gardées.
J’ai hurlé.

La passante du sans-souci

Ce soir là,  en sortant du restaurant, je me suis perdue. Un peu trop bu, probablement….
Comme bien souvent, je suis partie dans la direction opposée. La rue Saint Lazare est déserte à cette heure avancée de la soirée, glaciale, peu éclairée. Seule,  une femme marche vers moi d’ un pas assuré , surement, une habitante du quartier.
Elle est très élégante. Elle porte un manteau fluide et un chapeau qui cache son regard.Quand elle arrive à ma hauteur, je lui demande mon chemin.
Et soudain , une vague d’émotion m’étreint, car je reconnais Sarah Bisiani, la fille de Romy Schneider.
« Suivez moi ! » me dit elle ,
« La station Notre -Dame de Lorette est à  cinq minutes, j’habite juste à côté. »
J’emboite le pas de mon guide providentiel. La rue est comme une photo qui tremble…
Plutôt une séquence de film qui tremble …
Comme ta fille te ressemble, j’ai  la sensation unique de te suivre , Romy, avec ta démarche sensuelle, inégalée, démarche qu’aucun homme, ni aucune femme n’oubliera jamais. Les images défilent  à toute vitesse, dans ma tête :
Sissi, les choses de la vie, César et Rosalie, la piscine, la passante du sans-souci, la banquière, l’important c’est d’aimer…. Tous ces films où tes personnages m’ont tant fait rêver….
Tes éclats de rire, ton cōté sombre et joyeux à la fois. La glace et le feu en même temps, tu attirais les hommes. Ce mystère, cette sensualité à fleur de peau. Cette grande classe, avec tes robes, tes chapeaux, toujours  très féminine. Aucune femme ne remet ses bas , ou porte un chapeau, un sac comme toi.
Tu fais partie de ma vie, Romy.
J’ai dansé la valse à Schönbrunn comme Sissi. Madame Baumstein m a  émue dans la passante du sans-souci.
Emma Eckart , la banquière, m’ a donné envie de briller au travail. La brindille qu’Alain Delon te passe dans le dos, au bord de la piscine, me fait frissonner à chaque fois. Rosalie et ses deux amoureux si différents l’un de l’autre. Hélène, dans les choses de la vie.Tout me parle…
Mais, le film est terminé. C’est  déjà Notre-Dame-de-Lorette.
Sarah me fait un petit signe et continue son chemin.
Je descends attraper le dernier métro.
C’est déjà demain,…

J’ai cessé de rêver

J’ai cessé de rêver depuis plusieurs mois
7 exactement. 7 mois que le matin, quand j’ouvre un œil épaissi par le noir de la nuit, puis l’autre, irrésistiblement tendu vers le plafond, un désert de glace s’étend devant moi, à l’infini.
Les premiers moments de la journée à vivre s’imposent tels des blocs de tâches à accomplir sans qu’aucune image colorée ne vienne s’y projeter.
Pas paysage.
Pas de musique.
Pas de silence entre les lignes.
Pas de mots non plus.
Il faut, je vais, il n’y a qu’à
Pas de rencontre, pas d’imprévu
Pas de chaleurs interdites, pas de caresses ni de baisers volés.
Pas de courses poursuites à travers des labyrinthes de feuilles mortes, pas de pluie verglaçante qui se transformerait en barreaux de prison ou en sonate d’automne.
Rien qui s’effrite, qui s’effeuille, qui s’enfle, se renifle, se ferme, se foule, se floute.
Pas de contrée insolite, de rencontre fortuite.
Pas les pas du docteur Muller dans le couloir, pas de dent qui tombe ou qui pousse derrière la nuque, pas de vol plané, de tendon recollé, pas de décollage, pas d’envol du tout.
Depuis 7 mois je dors d’un sommeil de plomb.
Plombée. Terrassée par cette phrase assassine « Madame, ça ne va pas être facile »
Qu’est-ce que tu veux dire connasse ?
Parce que tu vas me faire croire qu’il y en a pour qui c’est facile peut-être ?
Je les ai rencontrées ; qu’est ce que tu crois, que j’ai pas vu, que j’ai pas fait, que je suis restée là à végéter ? J’ai vu qu’elles font tout bien tout propre, yoga, régime sans sel et sans laitage, dialogue, respiration, préparation, mais qu’est-ce qui te dit que ce sera facile hein ?
Alors que moi, depuis 7 mois je sais.
Plus de rêves, plus de coton, du concret, du lourd, du labeur, du sacrifice.
Depuis 7 mois les matins s’étirent au rythme des nuits qui s’allongent, je dors, je m’apprête. Qu’on le déclenche cet accouchement !
Qu’on le fasse naître mon enfant mal fichu, mal parti, mal formé de la tête jusqu’aux pieds, j’ai mille ans et je suis prête.

Lorsque Baodbil

Lorsque Baodbil, dernier roi de Grenade, fut obligé d’abandonner le royaume de ses pères, il s’arrêta au sommet du Mont Padul. L’air était chargé du fumet des amandiers et de la poussière du Sud. Il regarda au loin et aperçut les dentelles d’Alfacar, jupons de sa mère. A ses pieds se dressait son œuvre inachevée, le tombeau sans dépouille. Il se tourna alors vers Abu Ali, son conseiller de toujours, son frère :
« La première fois que je suis entré dans cette grotte je me suis immédiatement senti chez moi. Tu comprends ? »
Abu Ali hocha la tête.
« Abu, la route sera longue, défoncée, meurtrie. Les pauses seront fréquentes pour laisser reposer nos lombaires malmenées et reprendre notre souffle. »
Abu Ali savait que l’émotion du roi désormais déchu divisait ses entrailles bien nées.
Il s’approcha du roi et commença à psalmodier :
« Ne crois pas que ton chemin soit tracé dans ce désert des oubliés. Tu cherches la porte de ton avenir. Elle n’est pas plus là que dans tes rêves. Elle se dessine dans tes pas lourds et décidés, loin de tous ceux qui te ressemblent et partent sans dire un mot.
Dirige toi vers la grotte. Marche vers la survivante. Vers ce lieu qui tait la peur du réveil des maures. »
 Baodbil s’agenouilla et, dans un geste doux et précis, ordonna à Abu Ali de l’imiter.
 « Abu, j’aimerais que tu pries avec moi. Pour les âmes perdues que nous laissons dans la poussière de nos pas. Pour les collines désertes que nous ne planterons plus. J’aimerais que tu pries pour me pardonner. »

Tournesol d’Istanbul

Byzance, Constantinople. Istanbul. Ventre de foi, berceau des dieux précaires. Sang giclé de l’histoire sur les murs de la cité des hommes prosternés. Tu es marquée par le sabre courbé du Sultan Mehmet. Fatih Mehmet. Large entaille du monde de toujours, recueil des huiles du Bosphore.
Boğaziçi Köprüsü : tu es le Pont du Bosphore. Tu es ces pointillés rouges qui mènent de la terre verte aux plaines jaunes. De l’Ouest je vous observe. Proues dociles face à la Mecque. Mouillages pourpres, guirlandes au vent qui faiblit. Vous, les navires marchands aux pavillons de partout, vous ne déverserez pas ce soir vos plastiques d’usine aux portes de la ville ronde. Parce que ce soir a lieu cette cérémonie que j’ai appelée de mes vœux. L’heure de suspension où vous poserez devant moi la poésie de vos étoffes et le souffle de vos toupies blanches. Et toi, fort et beau Türk, tu chanteras pour moi les notes orientales qui font pleurer les corps endormis. Alors je sais. Je sais que vos tourbillons dessineront sans fin la rosace des trottoirs ensoleillés qui mènent au Grand Bazar.
Tu tournes la tête vers les nuages odorants. Constellation sucrée-salée d’épices ancestrales. Fumé universel de marrons chauds et de maïs grillé. Tournesol cerné de minarets, tu entends les muezzin annoncer le silence prochain. Dans cette ville-monde, tu sirotes le bleu de la vie en regardant de haut les fers brisés de la prison des 4 saisons. Vivante. Décidément libre.

C’est chic !

Tu es de dos, assise, au premier plan. Tu portes une robe foncée sans manches, une de celles qu’on a retrouvées dans ta penderie, tu aimais tant les porter, avec une fermeture éclair qui prend son origine au bas des reins et termine sa mission dans ton cou. Tu portes parfaitement ce genre de vêtement, taillé dans une seule pièce de tissu, qui découpe ta taille, souligne la courbe de tes seins et te donne un air à la fois juvénile, frais et chic. Chic, ce mot prononcé par ta mère pour te décrire à chaque fois que tu portais du noir. Le noir, c’est chic, ça te va bien, elle disait avec un grand sourire et des yeux remplis d’admiration. Non, le noir c’est mortifère, c’est triste et c’est facile. Si tu veux faire sérieux et respectable, tu portes du noir, le tour est joué, tu répondais. Tu étais contente de ta répartie, tu avais balayé d’un geste l’opinion insupportable de ta mère pour qui l’apparence prévalait sur tout le reste. Il fallait avoir l’air, donner l’impression de, paraître, donner à voir, faire croire, en un mot mentir. Comme regarder la messe, religieusement, le dimanche matin à la télévision, et puis éteindre l’appareil et commencer à tailler des costards à tout le monde. Charité bien ordonnée, il paraît.

Madame Tentacule

Jean me dit : « Nous sommes à 650 mètres d’altitude. C’est pas bien haut mais ici, à part les sangliers, personne ne vient. » Je veux bien le croire. La route s’étend jusqu’à la vallée comme un anaconda de série Z. J’ai essayé de descendre à fond en me prenant pour un pilote de rallye finlandais sans dépasser les 60 km/h. Ils sont bons ces finlandais. Au croisement « d’en bas », près de l’église, une pizzeria borde la nationale. « Ici tout est congelé, on est livré qu’une fois par mois. » Ca a le mérite d’être honnête. Un peu con aussi. Mais les habitués du camping d’en face semblent habitués à manger surgelé et ne rechignent pas à traverser la nationale pour venir commander leur Margarita garantie 6 mois. J’ai croisé une ombre la semaine dernière. Dans la ruelle qui borde la pizzeria et monte au lavoir, il était près de minuit. J’ai croisé l’ombre d’une femme très petite. Elle portait des lunettes noires et des drôles de breloques autour du cou. Les gens du village la disent folle. Il se murmure qu’elle était, dans les années 60, une comédienne renommée au Théâtre National de Marseille. Pour une histoire de sous, ou de dessous, elle fut chassée par le Directeur de l’époque.

Un admirateur transis la recueillit dans la grange du grand-père bricolé en spartiate duplex. Il lui assurait le gite et le couvert, elle lui faisait briller les yeux avant que prématurément ils ne se ferment, frappés de bore out.

Chaque soir, la mystérieuse comédienne déchue se mettait au balcon et déclamait à qui voulait bien l’entendre : « Je suis Madame Tentacule. Mon mari est le gros monsieur assis au fond à gauche. Sa face bouffie est éclairée par le néon de la sortie de secours. Dans ce théâtre sans âge, le velours jadis rouge est aujourd’hui pelé par le frottement de postérieurs agités. Le lustre est équipé d’ampoules basse consommation. Réduction des couts, extinction des rêves. Mais je m’en fous, je suis sur scène et vous contemple. Je vois votre regard mi-figé mi-raisin. Là, assise tranquillement sur le bord de la scène je fume mon fidèle cigare. Toi, spectateur ! je te regarde avec distance. Je suis Madame Tentacule, les trois premiers rangs sont vides et le spectacle va commencer. Vous êtes ici chez moi. »