« Bouche »

Sur le bureau à côté de l’ordinateur est posée une photo, Jeanne née en 1899. Paul écrit un dernier mail, les doigts s’agitent, nerveux, il tente de trouver les mots, les mots justes.

Dehors il fait très sombre, une petite lampe en fer forgé art déco éclaire la pièce et le visage de cette femme.

Brune, des yeux noirs, un regard doux, un visage fin, une peau laiteuse, une chevelure épaisse, un chignon, des pommettes saillantes, elle a vingt ans sur cette photo. Vêtue d’un chemisier blanc en dentelle,une ossature ferme, un châle noir sur les épaules, elle fixe un ailleurs.

La porte de l’entrée de l’appartement claque vivement, c’est Sabine, elle rentre de son cours de natation. Elle s’avance dans le couloir, hésitante comme si c’était la première fois. Derrière la porte du bureau, elle observe paul figé devant son ordinateur,  muet depuis la nouvelle,refusant tout dialogue. Au fond du couloir, Sabine aperçoit la valise en cuir marron. Elle se retourne, espère un signe, elle voudrait le rassurer, le consoler.

Demain matin, l’avion est à 11h53, il prendra un taxi. Il écrit ce dernier mail pour confirmer sa venue à Barcelone.

Le seule refuge de Sabine, la cuisine, sur la nappe cirée, le dossier famille, les factures. Elle aussi a du mal, la gorge serrée, elle se sert un verre de vin rouge. Préparer le dîner, trouver une occupation, ne pas trop penser, commencer à manger dès maintenant, de tout façon, il ne viendra pas la rejoindre. Soigneusement, Paul prend la photo, avant de la glisser dans sa chemise en carton, une dernière fois, l’oeil encore sur sa grand-mère, il trouve à l’instant, la ressemblance, ils ont la même bouche.

AC
grande-enveloppe_318-10509

A chaque fois, à chaque fois, c’est Louis qui bouche les chiottes.
A chaque fois, à chaque fois, c’est Jean-Mi qui s’en aperçoit mais il ne dit rien. Sans doute parce qu’il ne veut pas faire le sale boulot.
A chaque fois, à chaque fois, c’est Maxime qui joue de la ventouse et qui met les mains dans la merde, bouche cousue.
C’est devenu une sorte de jeu, un rituel presque.
Lorsque Louis s’absente du salon où les trois frangins discutent, regardent la télé et rotent les bulles de leurs bières, Maxime et Jean-Mi se regardent. Ils ne disent rien. Non. Pas un mot. Un regard. Intense. Ca ne dure pas longtemps, peut-être une ou deux secondes. Une accroche. Un clic. Deux regards qui se télescopent. Pour vérifier qu’ils sont sur le même canal, la même trajectoire et clic.
Entendu, mon capitaine.
Reçu cinq sur cinq, mon commandant.
Ce choc des regards, ça pourrait être un prélude amoureux. Ca pourraît vouloir dire que l’un a très envie de l’autre, qu’il envoie le signal, le top départ, c’est bon c’est parti emballe-moi pendant que Louis bouche les gogues. Non, on peut pas, on est frères.
Ca pourrait aussi être une haine, une guerre froide et inaudible, visible d’eux seuls. Bouches pincées. On se hait, on est bien d’accord. On aimerait se lever et s’en coller une, deux, trois, se pousser sur le canapé, se fracasser la tête sur la table, se rouler sur le parquet en hurlant, en vociférant.
Ce regard, c’est toujours quand Louis part aux chiottes. C’est ce regard de connivence, avec une pointe de pari qui brille dans l’iris de chacun. Chiche qu’il recommence. Chiche qu’on dira rien. Toi et moi, on sait très bien ce qui va se passer, l’un d’entre nous devra nettoyer, déboucher. Jamais on en parlera, tu entends ? Tu entends ce que je ne te dis pas ? Comme pour le reste, on ne dit rien. On ne dit pas les rires, les pleurs, les dégueulis ici dans le salon. On n’a jamais parlé de la morte sur le parquet non plus, là, à côté de la cheminée, découverte au petit matin.

Louis revient, l’air absent. Il s’assoit devant l’écran géant, attrape machinalement sa bière sans regarder où sa main va se poser. Maxime cherche le regard de Jean-Mi et lorsque le clic a eu lieu, le regard fixe et méchant, il met un doigt sur sa bouche.

Jean-Benoit Dumonteix
grande-enveloppe_318-10509

Igor s’extrait de la bouche de métro la plus sordide de Paris. Les odeurs mêlées de pisse fraiche, de poussière de frein, de couverture sales et de shit lui ont collé une nausée dont il sera difficile de se défaire. Maude l’attend à la surface.
– T’en fais une tête !
– Si tu veux, redescends avec moi dans les intestins de Paris et on parlera de ta tête après.
– T’as qu’à faire du vélo. Allez viens, on va être en retard.
Marcus fume sa Vogue verte sur le perron de la Galerie W. Costume 3 pièces, barbe de 3 jours, Stan Smith légèrement usées mais pas trop. D’après Maude, Marcus dirige une boite de conseil en stratégie produits. D’après Igor, Marcus est un connard psychotique.
– Maude, tu es superbe ! Comme je suis touché que vous soyez venus à la soirée de lancement de notre nouvelle gamme !
Igor, évitant soigneusement la main de Marcus en instance d’atterrissage sur son épaule, réplique :
– Et tu lances quoi ? Une gamme de rayeuses de parquets ? »
Maude plante son coude entre la 5ème et la 6ème côte d’Igor et s’approche de Marcus.
– Marcus, ne fais pas attention, Igor vient d’être agressé dans le métro par une couverture et un papier sale.

Igor s’engouffre dans la galerie d’art contemporain privatisée pour l’occasion. Ca sent le champagne, le fond de teint et l’anglicisme. Maude est attirée par Marcus pense Igor. Au fond du hall d’entrée, le « W/elcome Desk ». Trois jeunes femmes légèrement maquillées, portant haut la queue de cheval et bas le front, accueillent Igor d’un « Hi Sir, pouvons-nous voir votre carton d’invitation ? ». Probablement trois étudiantes en droit ou en commerce international qui savent que pour se faire 200 balles nets d’impôt, le comptoir de bienvenue est assurément plus sécurisé qu’un J7 stationné en double-file au bois de Vincennes. Même si, observe Igor, un pervers cravaté se cache derrière chaque flute IKEA dans ce temple du mauvais goût institutionnalisé.

David Arnaiz
grande-enveloppe_318-10509

Arrivée tard, elle a ouvert doucement la porte, caressé le chat dans l’entrée, entendu du bruit dans la cuisine, a pris un verre dans le placard, s’est assise en face de lui pendant qu’il finissait son repas et s’est servi de l’eau. Il lui a parlé de l’Europe, de la possible sortie de l’euro, des migrants en Hongrie, en Slovénie et au bout de la rue, de la Grèce, de l’Afrique, de Poutine, de la Syrie et de la Palestine, puis il s’est lancé sur les prochaines élections.
Elle a suivi avec attention les mouvements du grain de taboulé au coin de sa bouche, est rentrée dans la salle de bain s’est regardée longtemps dans le miroir et a ouvert le canapé-lit pour y passer la nuit.

SA
grande-enveloppe_318-10509

Une bouche toute ronde , toute rouge.

Caroline peint sur toutes ses toiles , des femmes avec des bouches toutes rondes et toutes rouges….
Dans son atelier , à Auxerre , dans l’Yonne, elle a enfin trouvé la lumière et la sérénité qui lui manquaient tant à Paris.
Ici, la boule dans la gorge , qui l’empêchait de vivre, est partie comme par magie.
A Auxerre , elle a aussi rencontré Olivier. Olivier est instituteur. Il habite deux rues en contrebas. Un samedi après-midi, il a poussé , par hasard , la porte de l’atelier et ils ne se sont plus quittés. Olivier apaise Caroline pendant que Caroline fait rêver Olivier. Le plus souvent possible , Caroline va chercher son inspiration dans ses voyages en Inde, son pays de coeur, comme elle dit à chacun.  Elle part avec son père , dont elle est restée tellement proche, même depuis qu’Olivier est entré dans sa vie. Ils ont coutume de commencer leur périple par Bénares, avec ses odeurs et ses images de crémation. Ensuite, ils vont méditer tous les 2 , dans un ashram du Kerala. La dernière toile d’ Alexandra, des femmes du Kerala , en saris chatoyants, et aux bouches toutes rondes et toutes rouges ……

Mary
grande-enveloppe_318-10509

Email this to someoneTweet about this on TwitterPrint this page