2042

– 2042

– ?
Marcus regarde Lacoste qui regarde Marcus.
Ni l’un ni l’autre n’est vraiment certain d’avoir bien compris. L’information, elle, se distille gentiment.
Ils s’assoient tous les deux sur le divan du cabinet et détaillent leurs chaussures, pensifs.
– Je peux vous poser une question, monsieur Bogar ?
– Oui Julien.
– Pourquoi est-ce que c’est si important pour vous de savoir ?
– Ah, mon cher Lacoste ! Vous avez toujours des questions essentielles ! Je ne sais pas vraiment pourquoi c’est si important. Ou plutôt si : pour que tout ceci s’arrête. Pour que je puisse enfin penser à autre chose, que je puisse me la réapproprier. Vous comprenez ?
Lacoste acquiesce et son regard balaie l’infinie bibliothèque de Marcus.

– Vous y croyez vraiment, vous, à ces histoires de conscient et d’inconscient, enfin, à tout ça, quoi, ose Julien Lacoste en montrant aves sa main les livres entreposés sur les étagères du bureau.

– Vous me demandez si je crois vraiment en mon métier, Lacoste ? Si je crois vraiment en la psychanalyse ?

Julien Lacoste hoche la tête, l’air confus.

– Excusez-moi, elle est bête, ma question. C’est juste que moi, vous savez, j’ai toujours détesté lire. Alors quand je vois le nombre de bouquins, là, dont le titre comporte le mot « inconscient », je me demande ce que ça veut dire…

– Ca signifie que je SUIS inconscient, Lacoste ! To-ta-le-ment inconscient !

Marcus rit et regarde Lacoste qui le regarde, interloqué.
– En tous cas, je vous assure que cette nuit, ce sont vos cris qui m’ont réveillé en sursaut !

– Oui, Julien, vous me l’avez dit : je hurlais 2042.

Jean-Benoît Dumonteix
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2042. 2043. 2044.
Pourquoi arrêterais-je de compter ? Je suis là pour ça. Pour compter. Sur moi-même principalement. Et rien de tel qu’un goutte à goutte rempli ras la gueule d’antidouleurs pour égrainer le temps qui passe. Mais je veux bien compter pour le restant de mes jours, je ne serai plus jamais l’Autre. Désormais chaque attribut de mon sujet est féminin. J’ai mal à mon vide. A ma cavité toute neuve. Ca va passer. Et puis de toutes façons, elle va pas rester neuve bien longtemps la grotte.
J’entends l’anesthésiste qui rigole avec l’infirmière qui m’a rasé le pubis. Sa voix est gravée à jamais je crois. A la fois, c’est assez rare qu’on vous demande si vous souhaitez dire au revoir à votre pénis. Elles se marrent bien toutes les 2. Ca doit être bon signe. Il faudra que je pense à leur demander si elles iraient bien boire un verre avec moi lorsque je serai rétablie. Entre copines.
2067.2068.2069.2069.2069.
Qui voudra bien me lécher ce sexe tout neuf, dessiné par un architecte en médecine ? L’architecte en question est adorable. Dès le premier rendez-vous il m’a donné du Madame. Il m’a laissé exister avec un peu d’avance. Il faudra que je l’invite à diner. Qui d’autre que lui, après tout, est mieux placé pour fouiller de sa langue un intérieur qu’il a lui même conçu.
2096.2097.2098.

Ce putain d’antidouleurs doit être périmé. J’ai mal au ventre, à chacun des plis de ma carapace. J’ai l’impression que même le pénis qui gît au fond d’une poubelle me fait mal. J’ai demandé qu’ils le crament. Ils m’ont répondu que c’était, de toutes façons, inscrit au protocole. C’est bien la première fois qu’un protocole me rassure.

David Arnaiz
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2042.

Maintenant je suis une vieille femme. J’aurais pu mourir mille fois mais j’ai été épargnée je ne sais pas pourquoi. On dirait que la mort ne veut pas encore de moi. Il fut un temps où on disait « grâce à Dieu ». Aujourd’hui plus personne ne dit « Grâce à Dieu », même pas les vieux comme moi, parce que plus personne ne croit en Dieu. Personne ne croit plus en rien. On ne sait plus en quoi croire et on n’a pas inventé grand chose pour remplacer les vieilles formules alors je continu. Je dis « Grâce à Dieu et Dieu merci Bon dieu Dieu soit loué » même si je n’y crois plus. En Dieu, je n’y crois plus, il m’en a trop fait voir.

J’ai essayé de ne plus les dire ces mots-là mais je me sentais comme amputée. Des mots en moins ça fait presque le même vide que quelqu’un en moins, et quand on a perdu tellement, et tellement de gens.. Quand tous ceux qu’on connaissait avant ont disparu, on s’accroche aux mots, on essaie de les retenir, ça au moins on peut le faire. Alors je continue, pour moi-même. Parfois je dis Inch Allah, je trouve que ça sonne bien Inch Allah.

SA
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2042 bouteilles, 2042 livres …
J’ai l’ivresse du vin et de la lecture me dit Christophe.
Mon antre, ma caverne, mon refuge de francilien stressé, une grande maison battue par les vents à Belle-Ile, sur les hauteurs de Sauzon. J’y cohabite avec une amie inséparable, aux jambes immensément longues et galbées et  que j’ai apprivoisée, depuis toutes ces années :  la solitude….
Au rez-de-chaussée, une grande pièce de 40 m2 avec une grande cheminée, un tapis des mille et une nuits, une cuisine américaine, son bar et des chaises hautes. Des rayonnages, en bois de récup, qui n’en finissent pas pour héberger mes 2042 livres.
Dans un des 4 coins de la pièce, un escalier en colimaçon qui conduit à la cave. D’autres rayonnages où sont lovées les 2042 bouteilles que j’ai amoureusement acquises depuis toutes ces années auprès de viticulteurs passionnés. Les bouteilles sont rangées par région du monde, par vigneron et par millésime. Je peux passer des heures dans ma cave à déplacer et à ranger délicatement toutes ses petites locataires rouges et blanches.
A l ’étage, une grande chambre et sa douche à l’italienne …
2042 livres, 2042 bouteilles..
J’ai besoin de tous mes vins, de tous mes livres, pour m’évader, pour oublier.
Chaque vin, chaque livre a une histoire, est une belle rencontre à lui tout seul.
Je me souviens de qui m’a offert le livre ou de la libraire qui me l’a fait découvrir, un jour de pluie à Paris, ou sur une île du bout du monde.
Ils sont tous là : mes Zweig, Hemingway, Virginia Woolf , Marguerite Duras ….
Je me souviens du vigneron passionné qui m’a tout expliqué : le cépage, le sol, la terre argileuse qu’il m’a fait toucher, l’exposition de ses climats….
Ils sont tous là : mes bourgognes préférés : Meursault, Chablis, Pouligny-Montrachet, mes Condrieu, celui de chez Cuilleron … un petit clin d’œil à l’Argentine avec les Malbec et les Torontes, un Ribera del Duoro, un château Margaux.
Le summum, le luxe absolu, choisir le vin qui va avec mon livre, ou le livre qui va avec mon vin, selon mon humeur du moment. Mon accord livre-vin.
Un Hemingway avec un Château- Margaux, un Marguerite Duras avec un Condrieu ….

2042 bouteilles, 2042 livres …..

Mary
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2042 mots sur sa vie. Les mots pour dire, expliquer, se défendre, prendre position. Demain, dernier jour au palais de justice, dernière chance le verdict. Il pèse les mots, les déplace, les cherche, les bouscule. 2042 mots pour comprendre, pour crier l’appel au secours. Pas le choix, il écrit dans sa langue maternelle, il parle français un peu mais ne sait pas l’écrire. Six mois de cours quand il est arrivé à Paris, mais six mois c’est court et il a fallu travailler rapidement.

 Ce soir, il devra remettre le papier à la traductrice. Demain, tous découvriront la fuite, le voyage, le froid, l’arrivée, les petits boulots et l’accident. Dans l’appartement, d’un pas calme, il fait des allers et venus, la relecture à voix haute, les faits remontent à la surface. Il pense à sa mère, restée là-bas, à son enfance, à la fleur d’oranger…

AC
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