7 octobre 2015


Mardi

Ils l’ont laissée sortir tôt ce matin. Dans le hall, elle prend un café. Un café court. Deux gorgées suffisent, la nausée reprend. Rien dans l’estomac depuis trois jours. Un désert. Le regard perdu, elle ouvre la porte et sort. Elle marche sur le boulevard, un instant, elle s’arrête, regarde le ciel blanc, les nuages épais, il fait froid. Une lente inspiration, elle reprend son souffle, puis s’engouffre dans le métro ligne 9. Son pas est lent, le poids de son corps repose sur chaque marche. Le corps lourd, chargé, le corps bousculé par le désordre et les pensées. Les néons vifs et le bruit des freins, un cauchemard de plus. Debout dans le wagon face à la porte vitrée, un miroir sur fond noir, elle observe son visage, les cernes, les cheveux défaits, le jean, la veste rouge et les baskets. Attention ne mets pas tes mains sur les portes tu risques de te faire pincer trés fort. Information, prévenir l’accident, ce lapin dessiné sur l’étiquette collée à la vitre, la ramène à cette réalité urbaine, ce tunnel. Elle se sent si vide, ce vide de sens au goût acide, celui qui donne envie de dormir des jours entiers. Elle se souvient l’adieu, la lettre, le précipice, les bouffées de délire, le mariage, les invités, son visage à lui, son désarroi, son vide à elle, son trop plein, le printemps dernier, les matinées soleil, le rouge à lèvres, la robe bleue, les talons, la douceur, les baisers encore et encore, l’adoration, les rendez-vous, le chocolat chaud, le sourire si beau, son amour à lui, son désir.

Merci docteur, n’insistez pas. Pas de médicaments, pas de ces pillules à la con, arrêtez, n’insistez plus. Rien. Avec ça vous voulez quoi? voir la vie en gris, vous ne connaissez pas l’histoire, pas de médocs à la con! c’est difficile à comprendre??!!

 Maraîchers, elle remonte la rue des Pyrénées, il est sept heures. Elle passe sous le porche de son immeuble, la concierge n’a pas encore ouvert. Cette femme, la patronne de l’immeuble, c’est elle qui a pris panique mardi soir, c’est elle qui les appelés et ils sont venus la chercher. Sur le palier de ce rez de chaussée, elle hésite. Rentrer, partir, fuir. Retrouver les bouteilles de whisky, cure, les ciseaux, Portishead, le parquet tâché, le silence ce cette rupture. Sur le palier, elle entend à travers la porte la radio restée allumée . Une odeur glaciale circule dans le couloir, les mains gelées, accroupie, elle écoute la musique, les larmes coulent, les pigeons roucoulent dans la cour et les réveils sonnent. C’est l’heure de démarrer la journée, l’immeuble s’agite, les pas résonnent, les voisins partent travailler, en route pour un jour inconnu, ils vont peut être se coincer les doigts, peut être étudier, défiler, porter la vie, avancer.

AC
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A l’aveugle

Dans la solitude de ses jours et de ses nuits, dans la grande maison aux vitres jaunies par le temps et le manque d’attention aux tâches ménagères, elle vide les verres et les bouteilles les unes après les autres. Elle en a tout un stock,
provisions pour l’hiver, car elle sait depuis longtemps que les chandelles, même activement secondées par les radiateurs ne parviennent jamais à réchauffer ses os. Dehors il doit pleuvoir. Une pluie de Normandie, fine, froide, tenace. Boissons sucrées ou âpres pour le palais et les papilles, alcools forts pour habiller de soie les bruits du dehors et du dedans, vin rouge pour les sens, du blanc pour les souvenirs de robes blanches, de voiles et de moustiquaires dans la moiteur de l’air et les caresses de l’amant.
Longs silences. Longs silences et crépitements. Respiration.
Tout n’est pas fini.
Elle aspire longuement la fumée et la recrache en un souffle. Tapie dans son fauteuil velours devenu trop grand – ou c’est elle qui s’est ratatinée avec les années- tout est au ralenti, son rythme, son sang, le grain de sa voix. Aux aguets, la cigarette au bec, un œil à l’ouest et l’autre sans équivoque tourné vers le dedans, plongé au fond de la douleur, elle traque une éclaircie, un rayon de chaleur, un brin de poésie? Une sensation nouvelle sans doute, vérité subjective qui viendra remplir une partie de la feuille ou du cahier broché.
Solitude envoûtante de celui qui écrit. Aux prises avec les peurs et les paradoxes, ses mots gisent là dans une matière informe, effrayante, mêlés ou distincts, prêts à jaillir ou encore retenus. Il y en a qui se frayent un chemin dans le noir.
Ils se laissent guider comme des aveugles. Il y en a, indécis qui échouent et s’assèchent. D’autres, colériques s’imposent comme des tyrans. Impossible de les gommer, ils reviennent la nuit et te harcèlent jusqu’à ce que tu les couches à terre avec toute la fratrie. Certains mots ne peuvent vivre seuls, ils cherchent tout de suite à s’assembler pour se lancer, ils viennent d’un seul trait, voyagent sans escale et arrivent collés les uns aux autres, indissociables, dans leur rythme. Ce sont mes préférés. Ils forment des phrases, composent des lignes sans points et sans virgules.
Silence encore.
Elle cherche loin, inspire. Enfin la phrase se dessine, la parole se donne, singulière, banale, magique, aimée ou pas, peut-être détestée, qu’importe elle existe.

SA
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Tango à Buenos Aires

Les danseurs de tango envahissent peu à peu la rue. En moins d’une heure, une centaine de personnes enlacées, virevoltent sur la place ronde, éclairées par des lampadaires multicolores. Ils créent  avec leur corps, leur taille, leurs jambes, des figures très complexes, sans jamais croiser le regard de leur partenaire. La femme semble prisonnière de son compagnon de danse qui la guide avec une poigne de fer. Elle n’ a pas d’autre choix que de le suivre aveuglément là où il l’emmène. Leur danse est très sensuelle. Le désir entre les couples parait immensément grand , alors qu’ ils  ne se connaissent pas.
Quand la musique s’arrête, après avoir failli brûler sur le bucher de la passion, les danseurs se séparent pour aller vers une nouvelle personne.
Une jolie touriste Scandinave , le nez en l’air vient d’arriver sur la place. Sans un mot, sans un regard, un argentin l’ entraine sur la piste de danse . Elle glisse, elle ondule dans les bras de son cavalier , comme si le tango n’avait aucun secret pour elle.
La musique s’arrête et les couples se séparent à nouveau.
La jeune femme blonde s’éloigne de la place et s’enfonce dans la nuit argentine de Buenos Aires.
Et le ballet des danseurs reprend de plus belle jusque tard dans la nuit.

Mary

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