L’heur bleu

J’ai compris un peu sur le tard que j’étais une Sabine qui ne demandait qu’à être enlevée. A première vue ce n’est pas si évident et aucun soudard ne s’est jamais saisi de moi, idéale victime qui contesterait mollement, se débattrait d’extase et implorerait faussement « non » du regard. Désormais, je me laisse rapter facilement.

Jeudi dans la nuit rue de Nazareth, Mathieu m’a dit qu’il me forcerait à écrire dans un château, le château de Jeanne D’arc. Dans deux jours, il a précisé. Je ne sais pas bien pourquoi on a mangé, lui, David et moi des hamburgers dans un faux restaurant. Je ne mange jamais de vache. J’ai dit, d’accord. David, Mathieu et moi nous sommes enfuis d’une soirée mondaine. Le faux restaurant devait être le premier établissement qui se présentait. Je ne possède pas de cartes de visite, je préfère rester incognito. C’est toujours un calvaire quand mon hôte, pour se débarrasser de moi, comme de chacun, me présente au premier invité qui passe. En général, le type dégaine une carte avec un titre improbable dessus.

Ce soir-là, notre hôte portait une Rolex, il souriait avec des dents entièrement refaites en Bulgarie. Même les hommes portaient du fond de teint. On servait aux convives du foie gras cryogénisé sous leurs yeux et monté en sucette. L’opération m’a glacé d’effroi. Je suis resté planté là et je me suis souvenu de la dermatologue qui brûlait à l’azote liquide mes verrues plantaires à cause de la piscine. Elle ouvrait un grand bidon d’où s’échappait une vapeur glacée. Chaque fois j’étais terrorisé à l’idée qu’elle m’y plonge tout entier. David m’a détourné du tortionnaire cryogénisant le foie gras. Il m’a tendu un verre de Sauternes. Mathieu et David ont dit qu’on s’ennuyait à mourir ici, que les hôtesses d’accueil étaient de loin les plus intéressants interlocuteurs de la soirée. Ils m’ont poussés vers la sortie. On a dû choisir de manger des hamburgers pour remplir le vide creusé en nous par le désêtre des hologrammes humains flottant dans la soirée mondaine. L’ambiance m’avait vaguement angoissée, la junk food remplace aisément les anxiolytiques. Continue reading « L’heur bleu »