Soni

Consigne: utilisez le JE pour écrire un souvenir de quelque chose qui vous est arrivé et qui a été décisif pour vous. Libre à vous de rendre palpable au lecteur l’importance de ce souvenir pour vous…

Delhi, 14 février 2014, Soni, mon compagnon de route vient de me déposer à l’aéroport. Je pleure à chaudes larmes. Je suis tombée amoureuse de l’Inde. Et je dois rentrer ce soir, par le vol Air France Dellhi, Paris de 20h15. C’est impossible. Je ne veux pas donner mon billet à l’hôtesse Air France qui m’attend derrière son guichet. J’ai envie de lui jeter à la figure. Je n’ai pas du tout envie de retrouver ma fille, mes amis, mon boulot. C’est ici que je veux rester.

Toutes mes rencontres magiques défilent dans ma tête et je pleure de plus belle.

Il y a d’abord Soni qui m’a accompagnée pendant ces dix jours et qui m’a ouvert les yeux. Qui m’a fait découvrir qui j’étais dans nos longues discussions, dans le huis clos de sa voiture. Un huis clos, où l’on ne voit pas le regard de l’autre car on regarde tous les deux dans le même sens. Parler dans une voiture. On peut tout se dire : l’autre ne nous regarde pas, ne nous juge pas.

Il y a aussi toutes ces grandes et belles personnes dont j’ai croisé le chemin. Ces femmes heureuses de vivre avec un euro par mois et fières de leur labeur : dans les champs, sur les autoroutes, tellement philosophes et positives.

Il y a aussi ces étudiants qui rêvent de venir visiter la France. Vivine, le gardien du musée de Jodhpur, qui m’a fait découvrir des salles et des œuvres qu’on ne montre jamais aux visiteurs, habituellement.

Cette jeune femme, sur une route au milieu de nulle part, qui nous a préparé un chai tea , après avoir trait son bison. Ses yeux exprimaient tellement de choses, une noblesse, une grâce sans nom.

Le médecin bishnoi , qui m’a initiée à une cérémonie de l’opium, ce à quoi, je ne m’attendais pas du tout.

Tous les enfants avec qui j’ai parlé, le Rajasthan, un moment décisif de ma vie.

Une grande claque à ma vie d’occidentale qui se posait, tout le temps des questions.

Parce que vous comprenez, maintenant, j’avance plus forte dans ma vie.

Parce que vous comprenez, maintenant, je fais ce que je veux, moi.

Parce que vous comprenez, maintenant, je ne fais pas uniquement plaisir aux autres.

Parce que vous comprenez, maintenant, je dis non, quand je ne suis pas d’accord.

Parce que vous comprenez, je suis devenue quelqu’un d’autre. L’Inde m’a métamorphosée ….

Madame Tentacule

Jean me dit : « Nous sommes à 650 mètres d’altitude. C’est pas bien haut mais ici, à part les sangliers, personne ne vient. » Je veux bien le croire. La route s’étend jusqu’à la vallée comme un anaconda de série Z. J’ai essayé de descendre à fond en me prenant pour un pilote de rallye finlandais sans dépasser les 60 km/h. Ils sont bons ces finlandais. Au croisement « d’en bas », près de l’église, une pizzeria borde la nationale. « Ici tout est congelé, on est livré qu’une fois par mois. » Ca a le mérite d’être honnête. Un peu con aussi. Mais les habitués du camping d’en face semblent habitués à manger surgelé et ne rechignent pas à traverser la nationale pour venir commander leur Margarita garantie 6 mois. J’ai croisé une ombre la semaine dernière. Dans la ruelle qui borde la pizzeria et monte au lavoir, il était près de minuit. J’ai croisé l’ombre d’une femme très petite. Elle portait des lunettes noires et des drôles de breloques autour du cou. Les gens du village la disent folle. Il se murmure qu’elle était, dans les années 60, une comédienne renommée au Théâtre National de Marseille. Pour une histoire de sous, ou de dessous, elle fut chassée par le Directeur de l’époque.

Un admirateur transis la recueillit dans la grange du grand-père bricolé en spartiate duplex. Il lui assurait le gite et le couvert, elle lui faisait briller les yeux avant que prématurément ils ne se ferment, frappés de bore out.

Chaque soir, la mystérieuse comédienne déchue se mettait au balcon et déclamait à qui voulait bien l’entendre : « Je suis Madame Tentacule. Mon mari est le gros monsieur assis au fond à gauche. Sa face bouffie est éclairée par le néon de la sortie de secours. Dans ce théâtre sans âge, le velours jadis rouge est aujourd’hui pelé par le frottement de postérieurs agités. Le lustre est équipé d’ampoules basse consommation. Réduction des couts, extinction des rêves. Mais je m’en fous, je suis sur scène et vous contemple. Je vois votre regard mi-figé mi-raisin. Là, assise tranquillement sur le bord de la scène je fume mon fidèle cigare. Toi, spectateur ! je te regarde avec distance. Je suis Madame Tentacule, les trois premiers rangs sont vides et le spectacle va commencer. Vous êtes ici chez moi. »