Madame Tentacule

Jean me dit : « Nous sommes à 650 mètres d’altitude. C’est pas bien haut mais ici, à part les sangliers, personne ne vient. » Je veux bien le croire. La route s’étend jusqu’à la vallée comme un anaconda de série Z. J’ai essayé de descendre à fond en me prenant pour un pilote de rallye finlandais sans dépasser les 60 km/h. Ils sont bons ces finlandais. Au croisement « d’en bas », près de l’église, une pizzeria borde la nationale. « Ici tout est congelé, on est livré qu’une fois par mois. » Ca a le mérite d’être honnête. Un peu con aussi. Mais les habitués du camping d’en face semblent habitués à manger surgelé et ne rechignent pas à traverser la nationale pour venir commander leur Margarita garantie 6 mois. J’ai croisé une ombre la semaine dernière. Dans la ruelle qui borde la pizzeria et monte au lavoir, il était près de minuit. J’ai croisé l’ombre d’une femme très petite. Elle portait des lunettes noires et des drôles de breloques autour du cou. Les gens du village la disent folle. Il se murmure qu’elle était, dans les années 60, une comédienne renommée au Théâtre National de Marseille. Pour une histoire de sous, ou de dessous, elle fut chassée par le Directeur de l’époque.

Un admirateur transis la recueillit dans la grange du grand-père bricolé en spartiate duplex. Il lui assurait le gite et le couvert, elle lui faisait briller les yeux avant que prématurément ils ne se ferment, frappés de bore out.

Chaque soir, la mystérieuse comédienne déchue se mettait au balcon et déclamait à qui voulait bien l’entendre : « Je suis Madame Tentacule. Mon mari est le gros monsieur assis au fond à gauche. Sa face bouffie est éclairée par le néon de la sortie de secours. Dans ce théâtre sans âge, le velours jadis rouge est aujourd’hui pelé par le frottement de postérieurs agités. Le lustre est équipé d’ampoules basse consommation. Réduction des couts, extinction des rêves. Mais je m’en fous, je suis sur scène et vous contemple. Je vois votre regard mi-figé mi-raisin. Là, assise tranquillement sur le bord de la scène je fume mon fidèle cigare. Toi, spectateur ! je te regarde avec distance. Je suis Madame Tentacule, les trois premiers rangs sont vides et le spectacle va commencer. Vous êtes ici chez moi. »