Alice (1)

« Alice » dit-il en regardant ce que n’importe qui, sauf lui, n’aurait pas appelé une jeune fille. « Alice » répéta-t-il, « mais pourquoi t’es-tu foutue dans cette galère ? »

L’inconvénient – ou l’avantage, c’est selon, c’était que ladite Alice ne pouvait pas répondre. Elle ne pouvait pas lui expliquer l’enchaînement d’événements qui l’avait amenée ici, à cet endroit précis, et dans ce drôle de décor. Elle ne pouvait pas lui décrire l’homme qui l’avait abordée, les mots qu’il avait prononcés ainsi que sa réaction toute féminine et faible – incroyable ce qu’elle avait été faible ! ni la suite, le brouillard, la fuite du temps, la confusion.

Et puis ça, là.

Le résultat, en somme.

Elle pouvait tout juste espérer que son corps allait parler à sa place, si tant est qu’on l’écoute.

« Alice » répéta-t-il encore. Il ne pouvait faire que ça, tant le choc était rude. S’il avait bien une certitude, une seule, c’est que ce matin, en prenant son service, il n’aurait jamais pu imaginer se retrouver ici, quelques heures plus tard, submergé de tristesse. Sans quitter la femme du regard, il chercha à tâtons le téléphone portable dans sa sacoche. L’idée de prendre une photo le traversa mais il renonça immédiatement. Cela aurait quelque chose de déplacé, de malpoli, d’obscène. D’autres, dont c’était le métier, s’en chargeraient à sa place. Alice serait visible sous tous les angles et par beaucoup de monde. Exposée, scrutée.

Il décida d’appeler le bureau. C’est Francine qui répondit à l’appel.

Petit Poucet

Inhibition, flottement, faim, eau à la bouche, goût du café qui reste.

Dents serrées, respiration courte, paupières lourdes du manque de sommeil, la voix du voisin est une voix de voisine, je me sens creux, vide, vidé comme un poisson, les entrailles au dehors qui sèchent au froid et au soleil d’hiver.

Il essaie de faire croire à son interlocutrice qu’il est intéressé par son film. J’ai vu ton film, ça m’a fait penser à Mon Roi, y’a une énergie, c’est toujours les questions de la photo par-delà la parole et la première partie est bien mise en scène tu vois. Elle le regarde et elle n’y croit pas. C’est évident qu’elle n’y croit pas. Quand je suis arrivé dans le bistro, elle a cru que c’était moi, le cinéaste. Elle m’a regardé avec des yeux de biche, des yeux amoureux hystériques, en mode séduction. Raté, c’est pas moi. C’est lui, le petit brun barbu avec la voix aigüe. C’est bien de trouver d’abord un décor parce qu’après ces mouvements qui sont des ponctuations, tu les trouves dans le décor tu vois. C’est fou ce qu’ils ponctuent leurs putains de phrases avec des tu vois. Et puis dehors il y a cette femme blonde, aux racines plus sombres, avec ses lunettes demi-lunes. Elle fume une cigarette de pute en pianotant sur son supermégatéléphone. Elle tire une taffe, elle semble absorbée par ce qu’elle lit. Les voisins continuent mais c’est la même prod que pour les voisins du dessus ? Elle répond. Elle parle et elle se demande combien de temps cet entretien va durer. Pas de désir d’être là face à lui. Il ne l’excite pas, il ne lui donne aucune envie et elle n’arrive pas vraiment à défendre son projet. Elle, ce qu’elle voudrait, c’est partir d’ici et marcher et surtout, surtout qu’on lui foute la paix ! La blonde aux racines fume toujours et tapote sur son écran minuscule, elle communique avec Jean-Luc qui n’est pas venu hier soir. Il était souffrant, il lui a envoyé un sms, tout ce qu’elle déteste. Elle n’a pas répondu et là ce matin, il lui a demandé si elle allait bien. Quelle question bizarre ? Ça va ? Par sms toujours, évidemment. Quelle buse, ce Jean-Luc, un prénom à faire une contrepèterie douteuse ! Aucun savoir-vivre, ça fait deux fois qu’il se défile, qu’il se dérobe, qu’il ne vient pas. Il ne veut pas se retrouver en tête à tête avec elle. Elle se demande si elle lui fait peur ou si elle pue. Tout est envisageable. Ou alors c’est sa coupe de cheveux qui le dérange ? Elle pose le téléphone et range ses lunettes. Messages over.